Pourquoi Eric Cantona a-t-il autant compté pour les fans de Manchester United ?



En ce jour de novembre 1992, Alex Ferguson recrutait le joueur qui devait permettre à son équipe de Manchester United d’atteindre de nouveaux sommets. Plus de 25 ans plus tard, Eric Cantona reste à jamais une idole inspirante, exaspérante et inventive.

« Mon meilleur moment ? J’ai beaucoup de bons moments mais celui que je préfère, c’est quand j’ai frappé ce hooligan. » Eric Cantona ne fera jamais rien comme les autres. Il l’a encore prouvé en se replongeant dans son album à souvenirs avec Manchester United, mettant en avant ce high kick devenu légendaire et qui lui a valu une longue suspension. Mais curieusement, beaucoup de fans des Red Devils, fascinés par Cantona au cours de ses cinq années tumultueuses au club, pourraient être d’accord avec lui.

Ce geste insensé – un saut dans la foule et un coup de pied dans la poitrine d’un spectateur de Crystal Palace qui l’insultait à Selhurst Park en janvier 1995 – fut l’un des événements majeurs pour les supporters de United dans les années 90. Car il a polarisé le football, non seulement en Angleterre mais également dans le monde entier. Vous étiez alors soit contre Cantona, soit avec lui. Pour certains fans du Français, qui avaient adopté Canto dès sa première minute sur le gazon d’Old Trafford, avec son col relevé et sa poitrine gonflée, l’adoration n’avait désormais plus de limites.

Cantona était devenu le Red Devil ultime, le souverain des rebelles, le roi démon d’Old Trafford. Et même l’égal de Dieu. À son retour de suspension en octobre 1995 après neuf mois de mise au ban, les supporters l’ont accueilli dans une ambiance indescriptible, avec notamment cette immense banderole : « Nous n’oublierons jamais cette nuit à Selhurst ! »

« Je m’en souviens, avoue Cantona. Comme je me souviens de mon but contre Wimbledon l’année précédente. J’ai aimé les mots sur cette banderole. Cela m’avait plu, quand j’étais au tribunal, de voir que les fans me soutenaient. Ils avaient voyagé de Manchester au milieu de la semaine pour venir à Croydon (banlieue sud de Londres). Je pouvais sentir ce soutien et cela m’a beaucoup aidé. Le club m’a également soutenu. Alors je suis resté. »

Et que penser des mots de Sir Alex Ferguson, estimant la suspension imposée par la FA bien trop sévère ? « Je ne pense pas qu’un autre joueur dans l’histoire du football connaîtra une telle sentence, à moins d’avoir tué le chien de Bert Millichip (alors président de la Fédération anglaise). »

Un moment de folie pour une légende

Journaliste mancunien pour de nombreux titres réputés dans le monde (FourFourTwo, ESPN, The National, GQ, Sunday Times, BBC, SCMP…) et auteur d’une dizaine de livres, la plupart sur United, Andy Mitten se souvient de ce jour de janvier 1995 qui a fait entrer Cantona dans la légende du club.

« J’étais dans le stade, en plein cœur de la tribune Arthur Wait, entouré de supporters. Au fur et à mesure que le match avançait, je ne pouvais plus quitter Cantona des yeux. Il semblait bouillonner à l’intérieur, plein de ressentiments. Quand il a été expulsé, Andy Cole s’est précipité vers l’arbitre et lui a dit exactement ce qu’il pensait. Eric s’est éloigné et la minute suivante, tout était déjà fini. La plupart d’entre nous n’a pas compris ce qui venait de se passer. Lorsque l’histoire s’est répandue dans la tribune, il y a eu une incroyable incrédulité parmi les fans de United. »

Cantona n’a pas oublié lui non plus. Mais les années n’ont pas changé son point de vue. « Je ne l’ai pas frappé assez fort, dit-il avec regret et une pointe d’insolence. Oui, j’aurais dû le frapper plus fort. En rentrant chez moi, je n’ai même pas regardé les images à la télévision. Parce que je savais. Il y avait tous ces journalistes autour de ma maison et c’est tout ce que je pouvais voir. Ma maison était petite. Ils ont même obstrué la lumière. »

Qui de mieux que Sir Alex Ferguson pour résumer Cantona et sa formidable histoire passionnelle avec United ? « Si jamais un seul joueur, n’importe où dans le monde, était fait pour Manchester United, c’était Cantona. Il a voyagé dans tellement de pays différents. Il y a un petit côté gitan chez certaines personnes. Eric avait cherché toute sa vie quelque part où il pouvait se sentir à la maison. Quand il est arrivé ici, il a su : c’était sa place. »

Une mise au vert qu’on n’oublie pas

L’arrivée de Cantona a fait sensation dans le vestiaire. Et David May s’en souvient très bien. Le défenseur anglais avait alors 25 ans et il n’était à United que depuis une quinzaine de mois. « J’étais forcément impressionné par Eric, explique celui qui disputa au total 119 matchs avec les Red Devils. Je ne partageais rien avec personne à cette époque. J’étais souvent tout seul. »

Lors d’une mise au vert, May s’ennuyait dans sa chambre, allongé sur l’un des deux lits doubles de la pièce. Il a alors entendu le clic de la serrure et a vu la porte s’ouvrir. « Eric est entré. Et je me suis dit : Oh mon Dieu, je n’ai pas besoin de ça. Je partage ma chambre avec Eric Cantona. »

Garçon bien élevé et poli, May s’est posé mille questions à l’occasion de cette cohabitation inattendue. « J’ai dîné plus tard que lui et du coup, je ne savais pas à quelle heure je devais rentrer dans ma chambre. Devais-je revenir tôt ou tard ? Être bruyant ou silencieux ? Alors je suis retourné assez tôt sur mon lit et j’ai regardé la télévision. »

Cantona était là, allongé sur le lit d’en face. À 28 ans, il était un habitué de ces mises au vert et des chambres d’hôtel quatre étoiles. MU était déjà son huitième club et il connaissait bien la vie parfois ennuyeuse d’un footballeur professionnel. Les heures passées dans des hôtels sans âme, les farces entre coéquipiers, les appels téléphoniques à la famille…

La conversation entre May et Cantona étant proche du néant, le défenseur anglais a décidé d’appeler chez lui. « Je n’avais pas grand-chose à dire à ma famille. J’ai juste appelé pour les saluer et leur demander combien de billets ils voulaient pour le match. Mes proches était enthousiasmés par le fait que je jouais pour Manchester United et mon fils m’a demandé avec qui je partageais ma chambre. »

« J’ai répondu presque en chuchotant : je suis avec Eric, essayant de donner l’impression que c’était la chose la plus normale du monde. Papa est avec Eric, a hurlé mon fils dans le combiné. Il est avec le roi ! Eric était allongé sur son lit et il a tout entendu. Il a juste souri et a continué à regarder la télévision. Je l’ai regardé et j’ai haussé les épaules. »

Quand Eric Cantona est arrivé à Old Trafford, United n’avait plus remporté le championnat depuis 26 ans. Quand il est reparti, se retirant à son apogée avant que tout signe de détérioration physique ne puisse égratigner sa légende, la salle des trophées Old Trafford avait nécessité d’importants travaux d’extension pour accueillir tous les trophées remportés sous l’ère Cantona.

« Je le considérerai toujours comme le meneur de jeu le plus inspirant, le plus exaspérant et le plus inventif que j’ai jamais vu sous les couleurs de United », conclut Andy Mitten. Ils sont des centaines, des milliers, à penser comme lui.

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