Sonny Anderson : « Jardim est parti au bon moment »



Consultant chez beIN Sports depuis 2012, Sonny Anderson livre son analyse sur la période de crise traversée par son ancien club l’AS Monaco et se remémore son passé de joueur en Principauté aux côtés du tout jeune Thierry Henry.

Sa seconde vie dans le milieu du foot aurait, comme pour beaucoup de ses congénères, pu s’écrire sur un banc. Elle a finalement pris une autre orientation, toute aussi prisée par les anciens footballeurs, après une expérience expéditive de directeur sportif à Neuchâtel (Suisse). Véritable terreur des surfaces du temps de sa splendeur (il compte au total 290 réalisations en 584 rencontres disputées soit un ratio hallucinant d’un but tous les deux matches), Sonny Anderson a, depuis plus de six ans maintenant, troqué son maillot de joueur contre un costume de consultant chez beIN Sports. Toujours affublé de son éternel sourire, l’ancien goleador de l’Olympique Lyonnais a également conservé la gentillesse et la simplicité qui l’avaient caractérisé lors de ses vingt saisons passées au plus haut niveau. Invité à partager son regard d’expert à l’occasion du Sportel Monaco, la convention internationale du sport et des médias organisée chaque année dans l’enceinte du Grimaldi Forum, l’ex-attaquant vedette de l’ASM profite de sa présence en Principauté pour revenir sur le début de saison cauchemardesque de son ancien club et pour évoquer quelques-uns de ses meilleurs souvenirs monégasques.

En vingt ans de carrière au plus haut niveau, vous avez remporté onze titres avec Monaco, Lyon ou encore Barcelone. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur votre parcours de joueur ?

Je le trouve réussi. Vingt ans de carrière, ce n’est pas rien. Que ce soit au Brésil, en Suisse, en France ou encore en Espagne, j’ai été performant partout où je suis passé. Je me suis maintenu pendant deux décennies au plus haut niveau et j’ai aussi remporté des titres. J’ai, également, eu la chance de jouer en sélection au sein d’une génération exceptionnelle. Certes, je n’ai jamais disputé de Coupe du monde, mais j’ai pu côtoyer des joueurs de grand talent comme Ronaldo, Romario ou même Bebeto. Je ne garde que des bons souvenirs de ma vie de footballeur, même si par moment j’ai éprouvé quelques difficultés au cours d’une saison ou d’une autre. Globalement, j’ai bien aimé ma carrière.

Comme bon nombre de vos congénères, vous avez décidé d’embrasser une carrière de consultant une fois votre vie de footballeur terminée. Qui vous a convaincu de rejoindre le monde des médias et de la télévision ?

J’ai été sollicité au moment où j’ai décidé de mettre un terme à ma carrière. Joueur, je recevais souvent des invitations pour venir parler sur des plateaux télés. Quand la chaîne beIN Sports a ouvert, je fus l’un de ses premiers invités. Après cette simple apparition, les gens de beIN m’ont alors proposé d’effectuer une semaine d’essai avec eux. J’ai accepté et cela a tout de suite bien fonctionné. Les émissions s’enchaînaient tous les jours, ça m’a plu. J’avais, de surcroît, un bon feeling avec l’équipe en place. On avait déjà travaillé ensemble avec Alexandre Ruiz par le passé. Il m’a invité à découvrir ce monde-là et je me suis logiquement laissé tenter. Même si ne j’évoluais plus sur un terrain, j’avais la chance de pouvoir rester dans l’univers qui me passionne, le football. J’ai du mal à réaliser que j’ai endossé ce rôle il y a déjà six ans. Cela passe tellement vite !

Prenez-vous aujourd’hui autant de plaisir à commenter un match qu’à le disputer quand vous étiez encore un joueur ?

Non, ce n’est pas la même chose (sourire). Ce sera toujours différent. Marquer des buts, faire lever tout un stade, entendre son nom scandé par le public sera forcément toujours plus passionnant. Quand on a vécu ces moments-là, on peut difficilement ressentir la même chose ailleurs. Aujourd’hui, on vit à travers les émotions que nous donnent les joueurs. Par le passé, c’est nous qui procurions ces émotions-là aux gens ou aux journalistes. Maintenant, est-ce que cela signifie que jouer sur un terrain me manque ? Pas du tout ! Ma carrière est derrière moi depuis plusieurs années désormais et je sais que je ne revivrai plus jamais ça. Mais je n’éprouve aucun regret pour autant.

« Je ne m’inquiète pas pour Monaco outre mesure. Ils ne vont pas descendre. Je crois, au contraire, qu’ils vont beaucoup remonter au classement. Ils seront européens à la fin de la saison »

L’AS Monaco s’est séparée de son « faiseur de miracles » Leonardo Jardim après seulement neuf journées de championnat. Le départ catastrophique de l’ASM rendait-il ce choix obligatoire ou le club aurait-il dû se montrer plus patient envers l’entraîneur portugais ?

Jardim a largement rempli sa mission à l’ASM. Chaque saison, il a accompli des miracles avec une équipe complètement chamboulée pendant l’été. Il a constamment dû construire un effectif à partir de rien. Résultat, il a non seulement réussi à amener le club en Ligue des Champions, mais il lui a aussi offert de très belles saisons en Ligue 1. Je pense qu’il ne se sentait tout simplement plus la force de continuer à réaliser des miracles chaque année. Cette séparation constitue donc un choix intelligent de sa part et de la part de l’ASM. Ce départ de Jardim n’efface en rien le travail exceptionnel qu’il a effectué à Monaco.

Les supporters de l’ASM ont vivement critiqué le choix des dirigeants. Votre ancien coéquipier à Monaco Emmanuel Petit s’est, lui aussi, ouvertement indigné de la décision prise par le club. Comprenez-vous leur mécontentement ?

Oui, la décision est dure pour Jardim, mais avait-il simplement encore la force de continuer à porter ce projet ? Je n’en suis pas certain. Son travail à Monaco, personne ne va l’oublier. À chaque intersaison son équipe était diminuée et il a toujours cherché à la reconstruire. Il a fait en sorte que son équipe en devienne une, puis il lui a permis de se mettre à tourner. Il a aussi contribué à l’explosion de nombreux joueurs. Cette année, il n’avait peut-être plus l’énergie nécessaire pour repartir de zéro et rebâtir une équipe compétitive. Encore une fois, je trouve le choix de Jardim et des dirigeants intelligent. Jardim est parti au bon moment. S’il avait continué et qu’il n’avait pas réussi à trouver la bonne formule, alors tout le monde aurait retenu ce championnat raté et aurait oublié les précédents. Aujourd’hui, on ne va pas parler de cette saison-là. On va uniquement se souvenir de celles où il a brillé avec l’ASM.

Les résultats désastreux du début de saison le prouvent, on touche bien aux limites de cette politique focalisée sur la spéculation de joueurs à fort potentiel. Les dirigeants de l’ASM vont-ils devoir songer à changer de stratégie à l’avenir ?

Cela doit être écrit dans le projet de Thierry Henry. S’il a accepté de signer, il doit surement avoir reçu des garanties certifiant que le projet qu’il s’apprête à mettre en place avec les dirigeants va marcher. Je ne m’inquiète pas pour Monaco outre mesure. Ils ne vont pas descendre. Je crois, au contraire, qu’ils vont beaucoup remonter au classement. Ils seront européens à la fin de la saison. La trêve va peut-être offrir a

Thierry la possibilité de recruter des joueurs. La politique du club a été définie comme ça, mais pour qu’elle puisse encore fonctionner cette année, les dirigeants vont obligatoirement devoir bien acheter cet hiver et recruter les joueurs que Thierry leur aura demandé.

« Golovin, on l’attend encore à Monaco. En Russie, il a démontré le joueur exceptionnel qu’il pouvait être. Maintenant, évolue-t-il dans sa position préférentielle à Monaco ? Doit-il jouer à un autre poste ? On l’ignore pour l’instant »

Quels ressorts Henry va-t-il devoir activer pour relancer la machine et redonner confiance à un groupe plombé par son début de championnat calamiteux ?

Relancer la machine, c’est d’abord redonner petit à petit confiance aux joueurs. Thierry est quelqu’un d’ouvert, il discute beaucoup. Il va énormément échanger avec ses joueurs, car cela fait partie intégrante de sa méthode. Il doit, dans un premier temps, chercher à soigner cette équipe malade en lui réinsufflant de la confiance. Cela va passer par perdre moins de matchs, prendre moins de but, sécuriser sa défense. Avant, il s’agissait de l’un de ses points forts, mais aujourd’hui l’équipe encaisse énormément de buts. En attaque aussi le chantier est immense. La qualité est là, mais il doit aider ses attaquants à retrouver les chemins des filets. Dans ce domaine, on peut lui faire confiance je crois (sourire). S’il parvient à leur transmettre de la confiance et de l’amour, il aura rempli à bien sa mission, car ses joueurs retrouveront automatiquement de l’efficacité. Ensuite, il pourra alors vraiment poser sa patte d’entraîneur.

Les recrues peinent à répondre aux attentes placées en elles depuis leur arrivée à l’ASM. Certains nouveaux venus sont-ils, malgré tout, parvenus à vous séduire en ce début de saison ?

Non, pour la simple et bonne raison qu’on ne les a pas encore vu donner le plein potentiel de leur talent. On imaginait certains nouveaux joueurs capables de s’exprimer et ce ne fut, hélas, pas le cas. Golovin, on l’attend encore à Monaco. En Russie, il a démontré le joueur exceptionnel qu’il pouvait être. Maintenant, évolue-t-il dans sa position préférentielle à Monaco ? Doit-il jouer à un autre poste ? On l’ignore pour l’instant. Sidibé n’est pas une recrue à proprement parler, mais lui aussi est un joueur exceptionnel. Or, il éprouve beaucoup de difficultés depuis un an ou deux avec son départ avorté en Espagne et sa Coupe du Monde ratée en Russie. Il partait comme titulaire et il ne l’a finalement pas été. Il traverse une période compliquée, mais je pense qu’on va le revoir au haut niveau. Tielemans constitue, aussi, un bel exemple, car il n’a, à mon avis, pas encore donné ce qu’il doit donner à Monaco.

Monaco a subi contre Bruges la plus lourde défaite (0-4) de son histoire en Coupe d’Europe dans son antre du Stade Louis II. Croyez-vous encore l’ASM capable de se qualifier ne serait-ce que pour la Ligue Europa ?

Cela me paraît difficile. Quand vous avez déjà trois défaites en quatre matches, vos chances de qualification s’en retrouvent forcément compromises. Maintenant, on a toujours tendance à dire que tant que mathématiquement une chance existe tout est possible. Cela va dépendre des circonstances, de l’effectif et des matches en eux- mêmes. On l’a vu contre Strasbourg en championnat, Monaco a été frappé par la malchance. Ils ont dû jouer avec leur troisième gardien en raison de l’absence des deux titulaires habituels. Et il leur a coûté un but. Ils ont également perdu un joueur sur carton rouge (Grandsir), Falcao s’est blessé. Avant de penser à la qualification, il faut d’abord tenter de soigner cette maladie. Thierry s’y attèle. Quant à la qualification, avec un peu de chance pourquoi pas.

« Quand Henry a commencé à jouer, il a eu la sagesse de travailler pour nous en s’excentrant sur le côté gauche de l’attaque. Il a accepté de bosser pour les autres sans chercher à vouloir marquer des buts à tout prix »

Joueur, vous avez eu la chance de côtoyer Thierry Henry lors de votre passage à Monaco. En quoi était-il différent des autres jeunes avec lesquels vous avez évolué ?

Thierry était quelqu’un de très à l’écoute. C’est plus compliqué aujourd’hui avec la génération actuelle. Les jeunes sont moins sensibles aux conseils de leurs aînés et davantage dans la certitude de leurs performances. Thierry, lui, voulait constamment apprendre des anciens joueurs. Il restait avec nous et il redoublait d’efforts pour progresser et devenir plus performant. Quand Henry a commencé à jouer, il a eu la sagesse de travailler pour nous en s’excentrant sur le côté gauche de l’attaque. Il a accepté de bosser pour les autres sans chercher à vouloir marquer des buts à tout prix. L’expérience qu’il a eu à Monaco, il s’en est ensuite servi tout au long de sa carrière. Il a commencé à se faire vraiment plaisir au moment où il est passé avant-centre pur.

Vous avez partagé un rapport privilégié avec Henry à l’ASM puisque vous aviez la charge d’aller le récupérer chez lui et de l’amener ensuite au centre d’entraînement de la Turbie. Comment avez-vous vécu ce rôle de grand frère à l’époque ?

Avec un grand plaisir, car Thierry était d’abord quelqu’un de très respectueux. J’étais beaucoup plus âgé que lui en ce temps-là. Or, il ne me regardait pas comme Sonny Anderson, l’attaquant titulaire de l’ASM ou comme un possible rival. De mon côté, je voyais surtout un jeune joueur qui avait besoin d’aide. J’allais donc le récupérer chez lui et je l’amenais ensuite à la Turbie. On avait une vraie complicité et cela se vérifiait aussi à l’entraînement. Lorsque l’on travaillait devant le but, je lui donnais des conseils.

et il les acceptait sans le moindre problème. On discutait aussi énormément en dehors du terrain. J’ai eu la chance de le voir grandir ici. Quand j’ai quitté le club, il était forcément déçu, mais cela lui a permis de jouer pratiquement tous les matches et de remporter la Coupe du Monde par la suite.

Avec Monaco, vous n’allez jamais cesser de monter en puissance : 17 buts et une sixième position au classement la première année, 23 réalisations et une troisième place la seconde et enfin 27 buts et le titre de champion de France en 1997. Vous avez suivi une trajectoire ascendante parallèle à celle de l’équipe …

Oui, mais c’est surtout l’effectif qui a évolué au fur et à mesure et les ambitions du club avec. En 1997, l’équipe n’était plus du tout la même que celle que j’ai connu quand je suis arrivé. Les ambitions avaient, elles aussi, sensiblement changé. On a réalisé une saison exceptionnelle en 1997 … (Il part dans un fou-rire après avoir été apostrophé par Bixente Lizarazu derrière lui) dans tous les domaines que ce soit d’un point de vue humain ou sportif. On avait une vraie équipe de copains. On s’entendait super bien sûr et en dehors du terrain. Cela fonctionnait à merveille entre nous. Thierry Henry était le meilleur espoir du championnat et moi le meilleur joueur. Après avoir gagné le titre, dix ou onze joueurs ont quitté le club. Cela n’a, toutefois, pas empêché l’ASM de jouer la Ligue des Champions la saison suivante et de continué à être performante.

« On était une bande de potes. C’est ça que j’ai gardé de Monaco. Quand vous n’avez pas le public pour vous soutenir, ce n’est jamais facile, mais on s’en fichait parce qu’on jouait entre nous. Entre amis »

Ne regrettez-vous toutefois pas que les dirigeants du club aient complètement démantibulé l’équipe championne de France 1997 après votre sacre comme ils le feront plus tard avec l’équipe titrée en 2000 et en 2017 ?

Cela s’inscrit, malheureusement, dans l’évolution naturelle de la carrière des joueurs. En 1997, dix joueurs sont partis après le titre. En 2000, de nombreux joueurs ont également choisi de quitter le club et cela fut exactement la même chose en 2017. Les joueurs avaient simplement envie de connaître un autre championnat. La politique de Monaco n’a jamais été de garder les joueurs. S’ils n’ont pas envie de rester et qu’ils ont l’opportunité de rejoindre un club plus huppé alors il faut les laisser partir. J’ai vécu ce cas de figure partout où je suis passé. À Lyon aussi, tout le monde prétendait vouloir rester, mais au final des joueurs sont partis. Il y a une génération, un cycle et à un moment il faut changer. Monaco est en train de passer par ce stade difficile aujourd’hui et cela va leur permettre de vivre d’autres bons moments dans le futur.

Comment parler de la saison 1997 sans évoquer votre superbe parcours en Coupe UEFA et cette élimination douloureuse en demi-finale face à l’Inter de Milan. L’arbitrage très défavorable dont a été victime l’ASM à l’aller comme au retour vous reste-t-il en travers de la gorge encore aujourd’hui ?

Non, parce qu’avec les années on passe à autre chose. Cette double confrontation nous a, toutefois, permis de comprendre la différence qu’il pouvait exister à l’époque en termes d’exigence du haut niveau entre une équipe comme la nôtre et une équipe expérimentée comme l’Inter. Cela a notamment pesé dans les décisions arbitrales, car les arbitres ne nous ont fait aucun cadeau. Je ne dirai pas qu’on a été volé, mais les arbitres n’ont pas pris les bonnes décisions. Pour leur défense, ils n’étaient pas aidés comme ils le sont aujourd’hui. Je suis certain d’une chose, avec le soutien dont ils bénéficient aujourd’hui, deux buts refusés à l’époque auraient été validés. Malheureusement, c’était comme ça. On était le petit contre le gros.

Après toutes ces années que gardez-vous de votre passage en Principauté ?

J’en conserve d’excellents souvenirs. On avait vraiment une équipe de copains ici. C’est aussi pour cette raison qu’on a gagné des titres. Pendant trois ans, on a vécu ensemble avec Ali Benarbia, Thierry Henry, David Trezeguet, Martin Djetou, Emmanuel Petit, Fabien Barthez … On avait une équipe exceptionnelle. On était une bande de potes. C’est ça que j’ai gardé de Monaco. Quand vous n’avez pas le public pour vous soutenir, ce n’est jamais facile, mais on s’en fichait parce qu’on jouait entre nous. Entre amis.

Propos recueillis par Andrea Noviello

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