Quand la croix gammée a flotté sur White Hart Lane



Les Spurs de Tottenham ont fait des adieux émouvants à White Hart Line la saison dernière. Leur enceinte pendant 118 ans. Mais le stade londonien a également été le témoin d’un match moins glorieux en décembre 1935 entre l’Angleterre et l’Allemagne nazie.

« Herr Hitler ne nous a envoyé aucun message. Nous sommes ici en tant que sportifs, pour lutter contre les meilleurs footballeurs du monde ! »  (Fritz Szepan, capitaine de l’Allemagne – 4 décembre 1935)

Alors que le drapeau nazi flotte sur White Hart Lane, des milliers d’Allemands, brandissant des croix gammées, chantent leur hymne national avec enthousiasme. Le Deutschland Uber Alles résonne dans l’enceinte londonienne et tous les joueurs de l’équipe allemande lèvent leur bras dans un salut destiné à Adolph Hitler. Une partie du public, allemande en majorité mais également britannique, effectue également ce geste fasciste.

On pourrait penser qu’il s’agit d’une scène tirée d’un univers parallèle. Un monde où les Alliés auraient perdu la Seconde Guerre Mondiale, obligeant les peuples du monde entier à parler l’allemand et à prêter allégeance au Führer. Mais aussi incroyable que cela puisse paraitre, cette scène a bien eu lieu.

Nous sommes le 4 décembre 1935. L’Angleterre accueille l’Allemagne pour un match amical dans le nord de Londres, au milieu d’une tempête de protestations des groupes juifs. Adolph Hitler, resté en Allemagne, a suivi cette rencontre avec intérêt. Et pendant longtemps, les Anglais n’ont pas su comment réagir.

Ce match a divisé le pays. Avec une question restée longtemps sans réponse, surtout à cette époque : jusqu’à quel point cet Adolph Hitler est-il dangereux ? En 1935, le parti national-socialiste (NSDAP) n’était au pouvoir que depuis deux ans. Mais le débat existait déjà quant aux mauvaises intentions de son chef.

La controverse n’a pas tardé

Avery Brundage

En Angleterre, l’idée d’un match de football entre l’Angleterre et l’Allemagne nazie a également été mal perçue. Mais étrangement, peu de personnes ont réussi à se faire entendre, à part un milieu de terrain apolitique allemand, un vendeur d’outils de Shoreditch et quelques courageux manifestants anti-Nazis.

C’est en octobre 1935 que White Hart Lane a été désigné pour accueillir la rencontre. Et la controverse n’a pas tardé. « Les Juifs et le match d’Angleterre », a titré le Tottenham Weekly Herald. « Des lettres de protestation ont été reçues par la Fédération anglaise et par les dirigeants des Spurs. Les Juifs se plaignent du traitement de leurs compatriotes en Allemagne et exigent que le match soit annulé. »

Quelques semaines plus tôt, les lois de Nuremberg de septembre 1935 avaient dépouillé les citoyens juifs allemands de beaucoup de leurs droits humains fondamentaux. Les catholiques et les syndicalistes, souffrant eux aussi en Allemagne depuis la prise de pouvoir d’Hitler en 1933, ont également protesté.

Une guerre de mots et la question juive dans tous les journaux

Les Spurs, dans les années 30, bénéficiaient d’un considérable soutien de la part de la communauté juive. Le choix de White Hart Lane pour accueillir l’Allemagne était donc impensable. « Si rien n’est fait, il faut s’attendre à beaucoup d’agitation de la part des organisations juives, catholiques et démocratiques. Ce sera très chaud pour les Nazis », a estimé un représentant de la Football League.

White Hart Lane

Mais toutes ces objections se sont confrontées à un incroyable cynisme. « Quelqu’un au sein du club m’a dit cette semaine que la protestation n’était pas si grande que cela », a écrit le rédacteur en chef du Herald. A lire des lettres publiées dans les colonnes de son journal, l’Allemagne n’était même plus responsable de rien… « Cela va trop loin quand les Juifs essayent de nous dicter ce qu’il faut faire, pouvait-on lire. Ce seront les Juifs qui provoqueront une autre guerre entre l’Angleterre et l’Allemagne. »

Plus terribles encore, certains ont même émis des menaces semblables à celles du ministre de la propagande allemande, Joseph Goebbels. « Les Juifs, apparemment, ne se rendent pas compte qu’ils sont invités en Angleterre », a écrit un lecteur. Et après des rumeurs selon lesquelles 6 000 Juifs sortiraient du prochain match des Spurs en guise de protestation, l’un des abonnés du club a publié un article au titre évocateur dans le Herald : « L’Angleterre pour l’Angleterre. »

Que pouvait-on y lire ? « Ceux qui vont sortir du stade ne doivent pas y revenir. Les Spurs trouveront toujours un soutien suffisant en Angleterre sans avoir à se soucier des Juifs. Il sera très agréable de regarder un match anglais avec seulement des supporters anglais. »

Joseph Goebbels

Si quelques légers affrontements semblaient probables en marge de la rencontre, la situation a pris une nouvelle tournure quand 10 000 Allemands ont été annoncés à Londres pour supporter leur équipe. Bien que ce ne soit pas très clair à l’époque, le déplacement des fans allemands a été organisé et financé par le mouvement « La Force par la Joie », vaste organisation de loisirs contrôlée par l’État nazi dans le but de promouvoir les avantages du national-socialisme à travers le monde.

Les opposants au match y ont vu une nouvelle preuve qu’il ne s’agissait plus seulement d’une partie amicale mais bien d’une vaste propagande, une incroyable opportunité pour le gouvernement hitlérien de présenter son régime sous son meilleur visage afin de convaincre les Anglais que l’Allemagne était un allié.

Les deux gouvernements travaillant de concert dans une optique d’apaisement, les Britanniques ont décidé de maintenir ce match. Une annulation de la rencontre, par peur des manifestations anti-allemandes ou sous la pression des organisations juives, aurait représenté un énorme coup de propagande pour les Nazis. Deux jours avant le match, le ministre de l’Intérieur, Sir John Simon, a informé une organisation d’opposants qu’il fallait respecter la tradition anglaise et ne pas mêler le sport à la politique.

Pas suffisant pour arrêter le Conseil Britannique Anti-Nazis, qui a continué sa campagne : 15 000 cartes postales de protestation ont été imprimées, de même que des affiches concernant le meurtre supposé d’un footballeur juif en Allemagne. Mais l’intérêt public s’est de plus en plus focalisé sur les hordes de fans allemands sur le point de débarquer à Londres, présentés dans la presse comme « une armée souriante de 10 000 personnes ».

L’équipe allemande, elle, s’est posée à l’aéroport de Croydon après un vol dans un appareil orné d’une croix gammée sur sa queue. Capitaine de sa formation, Fritz Szepan est vite devenu le centre d’attraction de la presse. Mais il a soigneusement évité toute question politique et a fait l’unanimité après ses propos : « Nous n’avons rien à voir avec les gouvernements. Herr Hitler ne nous a envoyé aucun message. Nous sommes ici en tant que sportifs, pour jouer contre les meilleurs footballeurs au monde. Le jeu est la chose qui compte, n’est-ce ne pas ? »

Fritz Szepan

Les fans allemands sont arrivés le jour du match. Des milliers de personnes ont débarqué des bateaux de croisière à Southampton, sous de fortes pluies, alors que de nombreux trains spéciaux ont fait la liaison entre Douvres et Londres, arrivant aux gares Victoria et Waterloo dès 5 heures du matin. Chaque wagon portait une couleur distincte, les fans allemands étant invités à rester avec leur groupe tout au long du parcours.

Et la sécurité dans tout ça ? Il a fallu fermer Leicester Square afin de garer les 300 autocars allemands. Huit cent guides, parmi lesquels de nombreux Juifs-Allemands réfugiés en Angleterre et qui cherchaient à gagner de l’argent, étaient présents pour orienter le cortège. Avec des instructions très strictes et l’interdiction de répondre à des questions politiques. Certains d’entre eux avaient reçu, peu de temps avant, l’itinéraire à suivre, livré dans des enveloppes scellées. Un parcours qui a pris soin d’éviter Whitechapel, un quartier juif à l’est de Londres. Des voitures de police, équipées de haut-parleurs géants, suivaient les fans visiteurs, aboyant des instructions en allemand sous les yeux stupéfaits des Londoniens.

Chaque Allemand a été autorisé à venir avec 10 marks et la restauration a été confiée à Lyons and Co, une société juive basée en Allemagne « que les bons Nazis ne devraient pas fréquenter ». Dans cette foule, beaucoup de femmes avaient effectué le déplacement, le Daily Mail imprimant même une photo de ces filles allemandes comme Londres les voyait : manteaux élégants, appareils photos et paniers repas sous le bras.

Waterloo

Les visiteurs ont été polis et diplomatiques, refusant de faire un salut nazi à un groupe d’ouvriers et répétant constamment leur joie d’être ici. « Votre ville de Londres est merveilleuse, a déclaré l’un d’eux. Tout a été fait pour nous faire sentir à l’aise. »

Un groupe de fans est même allé au Cénotaphe et a déposé une grande couronne de fleurs en souvenir des morts britanniques de la Première Guerre mondiale. Un symbole fort.

Changement d’ambiance

Des manifestations ont bien eu lieu, depuis les gares jusqu’à White Hart Lane. Un grand défilé d’anti-Nazis, brandissant des pancartes, a quitté la station de Bruce Grove deux heures avant le match et a procédé à la distribution de ses tracts. Au fur et à mesure qu’il se rapprochait de l’enceinte, la police est intervenue, déchirant les pancartes aux messages politiques : « Le sport fasciste est une entrave aux Juifs », « Notre but est la paix, l’objectif d’Hitler est la guerre », « Hitler frappe en dessous de la ceinture » ou encore « Garder un sport propre, combattre le Fascisme ».

Blackshirts

Quiconque criait des slogans politique était arrêté. De nombreux tracts ont été saisis et déchirés. Des manifestants ont lancé des brochures depuis les tramways et les autobus alors que des hommes-sandwichs affichaient le slogan « Pas de match contre les Nazis ». Il y a également eu des bagarres avec des sympathisants nazis, bien que les chemises noires de l’Union Britannique des Fascistes était absente. Et ces actions d’antisémites qui ont peint deux énormes croix gammées sur un mur de White Hart Lane avec le message « Mort aux Juifs ».

En raison du monde dans les rues, impossible ou presque de se déplacer en voiture. De nombreux autocars allemands ont mis plus d’une heure pour parcourir le dernier kilomètre sur leur chemin vers le stade. Du coup, les tribunes étaient loin d’être pleines au moment du coup d’envoi, des milliers de fans faisant la queue pour rentrer. Sans incidents notables, comme Trevor Wignall l’a écrit dans le Daily Express, parlant d’une foule tempérée et humble.

Puis est venu le salut nazi de l’équipe allemande, parfaitement assumé et repris par des milliers de fans dans toutes les tribunes du stade. Le God Save The King a ensuite été copieusement sifflé alors que le drapeau allemand à la croix gammée flottait dans le vent.

Un homme en particulier a très mal vécu ce moment. Ernie Wooley, fabricant d’outils de Shoreditch et fan des Spurs, a échappé à l’attention de la police pour grimper le long d’une gouttière. Applaudi par une poignée de spectateurs, il s’est dirigé vers le mât, a sorti un couteau et a coupé la corde, provoquant la chute du drapeau.

England, Germany

Signe peut-être des heures sombres qui attendaient les deux pays, la rencontre a mis longtemps à s’emballer. Comme l’a écrit Jimmy Catton dans les colonnes du The Observer, les Allemands avaient surtout le souci de ne pas être submergés au cours des 20 premières minutes, à l’image des Italiens plus tôt dans l’année à Highbury. « La défense a été leur politique, a-t-il écrit. Ils sont entrés dans le stade avec la conviction qu’ils seraient satisfaits du match nul. Huit joueurs n’ont fait que défendre. Cela ressemblait plus à un défilé de cérémonie qu’à une rencontre de foot. »

L’Angleterre, au contraire, attaqua sans relâche. Et si la première période s’était conclue par un triste 0-0, l’avant-centre de Middlesbrough, George Camsell, contrôla une longue passe de John Bray (Manchester City) et trompa Hans Jacob pour l’ouverture du score. Peu après l’heure de jeu, Szepan – le seul Allemand à faire bonne impression – manqua une bonne occasion. Et les visiteurs furent instantanément punis. Cliff Bastin, d’Arsenal, se précipita sur la droite, adressa un centre élevé et Camsell (Tottenham) plaça la tête pour le deuxième but. Deux minutes plus tard, Camsell rendit la pareille en offrant le 3-0 à Bastin.

Vu d’Allemagne, l’événement a été un succès politique et sportif

Même si les ailiers allemands ont réussi quelques actions de qualité, ils n’auront eu que peu d’impact sur le trio défensif d’Arsenal composé de George Male, Eddie Hapgood et William Crayston. L’Angleterre s’est imposée largement (3-0), malgré un match finalement assez moyen. Les attaquants Stanley Matthews et Raich Carter ont ainsi peu brillé, Matthews manquant même trois énormes occasions.

« Je me suis retrouvé contre un défenseur appelé Muezenberg, a-t-il expliqué plus tard. J’ai essayé d’utiliser mon corps pour passer devant lui mais quand je regardais mes pieds, je n’avais plus le ballon. Muezenberg m’a pris de vitesse. Il a été plus rapide que moi pendant tout le match. Cela ne m’était jamais arrivé avant, cela a été un choc. » Véritable légende en Angleterre, Matthews a parlé de ce match comme l’un de ses pires moments dans le football.

Stanley Matthews

Les scènes de joie ont été nombreuses à la fin de la rencontre. Les joueurs allemands et anglais ont quitté le terrain bras dessus-dessous alors que les supporters allemands, qui devaient avoir quitté le pays avant la nuit, ont été salués et encouragés par les fans anglais. Ce qui a poussé le Daily Express à parler du match le plus fair-play jamais vu.

En Allemagne, le journal Der Angriff a parlé de l’événement comme d’un succès politique, psychologique et sportif. Ajoutant que « Hermann Goering avait exprimé son regret que son équipe n’ait pas réussi à marquer un but mais que les Britanniques étaient une classe au-dessus en football ».

Lors du dîner d’après-match à l’hôtel Victoria, avec les représentants de la Fédération anglaise et les officiels allemands, le président de la FA, Sir Charles Clegg, a fustigé le TUC (Congrès des syndicats) pour avoir interféré tout au long de l’évènement. « Plus tôt les politiques apprendront que les matchs de football ne sont pas leur affaire, mieux ce sera », a-t-il lancé. W.Erbach, chef de la délégation allemande, lui a répondu : « Votre accueil nous a fait oublier que nous étions des apprentis dans le football et nous avons essayé de rivaliser avec les maîtres. »

L’ambiance était tellement chaleureuse qu’un toast à Adolf Hitler a été promis une fois que le roi aurait quitté la soirée. Mais tout cela n’a évidemment pas résisté aux évènements survenus quatre ans plus tard. Les préoccupations de la communauté juive et des groupes anti-Nazis se sont révélées fondées et les deux pays sont entrés en guerre. Dès lors, un match entre l’Angleterre et l’Allemagne ne pourrait plus jamais être joué sans connotation politique.

Germany, England

1 COMMENTAIRE

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