Ali Dia, le footballeur-arnaqueur… Voyage sur les traces du pire joueur de la Premier League



Après avoir dupé tout le monde, Ali Dia a foulé une pelouse de Premier League en 1996. FourFourTwo revient sur cette incroyable arnaque et part sur la piste du héros le plus improbable du football anglais.

C’est une matinée fraiche et ensoleillée dans le Hampshire. Nous sommes dans le sud de l’Angleterre, face à un grand complexe immobilier qui a remplacé The Dell, l’ancien stade de Southampton. Le vieux terrain n’existe plus depuis sa destruction en juillet 2001. Mais les quatre nouveaux bâtiments portent tous le nom d’un joueur emblématique du club.

A une extrémité se trouve ainsi l’immeuble Rod Wallace, aux côtés de celui de Mick Channon. A l’autre bout, on trouve Ted Bates et Matthew Le Tissier. Mais le nom le plus célèbre de l’histoire du club manque désespérément à l’appel. On a beau chercher partout, on ne trouve aucune trace d’Ali Dia, ce joueur qui a fait la plus brève et calamiteuse apparition de l’histoire de la Premier League.

The Dell
The Dell (Southampton)

UNE BRÈVE APPARITION TRISTEMENT CÉLÈBRE 

C’était le samedi 23 novembre 1996. Un week-end comme les autres pour les supporters de Southampton, présents dans les gradins du Dell Stadium. Le match face à Leeds a débuté depuis 32 minutes quand Matt Le Tissier se dirige vers son banc, souffrant de la cuisse. Alors qu’il quitte le terrain sous une standing ovation, il est remplacé par un inconnu portant le numéro 33, dont les coudes s’agitent avec enthousiasme alors qu’il sprinte sur le terrain. Sur le banc, Le Tissier se frotte les yeux, incrédule…

Quelques secondes plus tard, ce remplaçant inattendu n’est pas loin de marquer. Il faut un Nigel Martyn tentaculaire dans la cage de Leeds pour s’interposer entre le débutant et son rêve d’une carrière en Premier League. Mais à cinq minutes du terme, le rêve tourne court et le mystérieux Ali Dia est à son tour remplacé alors que l’équipe de Graeme Souness tente en vain de rattraper un retard de deux buts.

Rares sont ceux qui le savent à cet instant, même si quelques journalistes présents en tribune de presse ont déjà des soupçons. Mais ils viennent d’assister à l’une des scènes les plus improbables et rocambolesques de l’histoire de la Premier League.

« J’ai été très surpris, en levant les yeux, de le voir arriver pour me remplacer, raconte à FourFourTwo un Le Tissier hilare. Il s’était entraîné avec nous la veille et nous pensions qu’il avait gagné un concours pour être là. Il était si mauvais ! Quand on est arrivé au stade le lendemain, il était assis dans le vestiaire. On a tous pensé que c’était bien car il allait pouvoir assister au match. »

Ali Dia a fait bien plus que cela mais ses 53 minutes de gloire éphémère en Premier League se sont qu’une partie de son incroyable histoire. Une arnaque hallucinante. Des mensonges tellement gros qu’on se demande encore comment un club a pu se faire berner et engager ce joueur au CV inventé de toutes pièces. FourFourTwo s’est donc mis en tête de le retrouver pour en discuter avec lui et comprendre ce tour de passe-passe footballistique.

INTROUVABLE…

Notre quête pour mettre la main sur l’insaisissable Ali Dia a été longue et spectaculairement infructueuse. Plus de vingt ans après son bref passage en Premier League, le plus grand arnaqueur du football a visiblement disparu. « Nous sommes dans la même situation que vous et nous n’avons aucun moyen de le contacter, s’est excusée Natalie Heath, responsable des relations avec les diplômés à l’université de Northumbria, où Dia a obtenu un diplôme en études commerciales en 2001. Nous avons été incapables de le retrouver au fil des années et je ne sais pas où il pourrait être. »

Après ce semblant de discussion, il a raccroché. Et deux jours plus tard, le numéro de téléphone n’était plus attribué.

Il en fallait plus pour nous décourager. Mais nos appels téléphoniques à la Fédération sénégalaise de football à Dakar et à l’Ambassade du Sénégal à Londres ont été également infructueux. Même résultat auprès de l’ambassade libérienne (on ne sait jamais, vous comprendrez plus loin dans l’article). On a alors contacté deux journalistes à Dakar mais ni l’un ni l’autre n’avaient la moindre idée de qui était Ali Dia, et encore moins où il pouvait être. Aucun de ses anciens clubs – ceux pour lesquels il a réellement joué – n’ayant pu nous aider, il a fallu se rendre à l’évidence : le joueur le plus mystérieux de la Premier League a disparu des écrans radar.

FourFourTwo avait réussi à parler avec Dia en 2008, bien que la conversation ait été aussi brève que son moment de gloire footballistique.

« Comment êtes-vous venu jouer en Angleterre ? »

– « C’était après un coup de téléphone. »

– « Etiez-vous content d’être à Southampton? »

– « Oui. »

– « Savez-vous que votre bref passage est l’un des moments les plus bizarres de l’histoire de la Premier League ? »

– « J’en doute. »

Après ce semblant de discussion, il a raccroché. Et deux jours plus tard, le numéro de téléphone n’était plus attribué.

DES AMIS BIEN PLACÉS

Retour en 1996. Ali Dia est un sujet brûlant pour les suiveurs de Southampton, d’autant que le nom de George Weah est associé au dossier. « Ils ont joué ensemble au Paris Saint-Germain et l’année dernière, Dia évoluait en deuxième division allemande, déclare ainsi le coach Graeme Souness à des journalistes pendant la semaine de préparation du match contre Leeds. On lui a demandé de venir s’entraîner avec nous une semaine ou deux pour voir ce que cela pouvait donner. »

Mais qui a bien pu faire gober cela à Souness ? George Weah en personne, ou plutôt un homme se faisant passer au téléphone pour le Ballon d’Or 1995. Une arnaque énorme et similaire à l’histoire racontée par Gordon Strachan, alors directeur adjoint de Coventry, à peu près au même moment.

« Nous avons reçu un appel disant que ce type était le cousin de George Weah et il a été convenu qu’il pourrait venir s’entraîner avec nous, explique Strachan à FFT. Je n’étais pas présent ce jour-là et j’ai demandé à mon assistant, Gary Pendry, de s’en occuper et de le faire participer à un petit match à huit contre huit. »

« Quand je lui ai demandé ce qu’il pensait de Dia à l’issue de la séance, Gary m’a dit qu’il ressemblait à un gars qui avait gagné un prix du Evening Telegraph pour venir s’entraîner avec nous pour la journée. Je lui ai donc dit qu’on ne pouvait pas le garder et j’aurais pu ajouter qu’il ne trouverait aucun club anglais pour l’accueillir. »

George Weah
George Weah

DES DÉBUTS REPOUSSÉS

Harry Redknapp, alors sur le banc de West Ham, prétend également avoir été contacté par ce fameux ‘George Weah’ imaginaire. Mais il n’a pas donné suite. Cela n’a pas été le cas à Southampton où le stratagème a parfaitement fonctionné. Même si ses débuts n’ont finalement pas eu lieu comme prévu…

Ali Dia aurait dû être testé dans un match avec la réserve de Southampton. Mais la rencontre a été annulée en raison des conditions météorologiques.

Ali Dia aurait dû être testé dans un match avec la réserve de Southampton. Mais la rencontre a été annulée en raison des conditions météorologiques. « Oh Dia ! L’attaquant passe à côté de sa chance », titre alors le Southern Daily Echo.

« La star du Paris Saint-Germain était sur le banc après avoir été recommandée à Graeme Souness par le Ballon d’Or George Weah. Mais un terrain détrempé l’a privé de l’opportunité d’impressionner », a écrit Graham Hiley, qui a suivi les Saints pendant 19 ans. C’est d’ailleurs lui qui a suggéré que le club avait peut-être été dupé par la  »star sénégalaise », trouvant bizarre que Dia soit le cousin de Weah, un joueur né… au Libéria.

UNE ÉPIDÉMIE DE BLESSURES

« Quelques jours après avoir l’avoir vu jouer, j’ai reçu un coup de téléphone d’un fan qui m’a dit qu’il y avait peut-être quelque chose de louche parce qu’il avait entendu la même histoire à Bournemouth, raconte Hiley. Je me rappelle avoir appelé Southampton pour leur demander s’ils étaient sûrs de qui il était. On m’a répondu de manière assez dédaigneuse. »

Terry Cooper faisait partie du staff de Graeme Souness. Vivant désormais à Tenerife, l’ancien arrière gauche de l’Angleterre et de Leeds a accepté de revenir sur cet épisode et sur la raison qui avait poussé les Saints à donner sa chance à un illustre inconnu.

« Nous étions décimé par les blessures, explique-t-il à FFT. Le garçon s’est entraîné avec nous le jeudi et le vendredi. Pour être honnête, il s’en sortait bien dans les petits matchs et Graeme a pensé que nous devions le mettre sur le banc parce que nous n’avions personne d’autre. Nous n’avions qu’un seul attaquant en forme. Aujourd’hui, c’est facile de vérifier le parcours et le CV d’un joueur. Mais à l’époque, il fallait prendre des risques. Nous n’en avons jamais reparlé. »

A QUI LA FAUTE ?

On peut les comprendre, même si dans une interview avec FFT en 2004, Souness a rigolé en évoquant ce moment embarrassant tout en suggérant que ce n’était pas son idée.

Graeme Souness
Graeme Souness

« Nous l’avions observé à l’entraînement et nous avions décidé qu’il n’était pas assez bon, a expliqué Souness. Mais nous avons eu un problème avec Le Tissier et mes trois autres attaquants se sont blessés en même temps. »

On aurait dit un poulet sans tête. Mais le plus drôle, c’est qu’il courait partout où la balle n’était pas – Matt Le Tissier

« Terry Cooper a alors suggéré que nous pouvions peut-être l’inscrire sur la feuille de match pour cette unique fois. On l’a fait et quand Le Tissier s’est blessé en première mi-temps, on a décidé de le lancer sur le terrain. Sa performance était remarquable puisqu’il n’a pas touché le ballon pendant une demi-heure. Je n’avais jamais vu ça auparavant. »

Matt Le Tissier non plus, joueur emblématique de Southampton depuis ses 16 ans. « On aurait dit un poulet sans tête. Mais le plus drôle, c’est qu’il courait partout où la balle n’était pas. Je pense qu’il essayait de l’éviter. Je suppose qu’il pensait que s’il ne touchait pas le ballon, personne ne verrait jamais à quel point il était mauvais. »

Le mardi 3 décembre 1996, le couperet est tombé et la presse a rapporté qu’Ali Dia avait été libéré par le club « après sa démonstration lamentable contre Leeds ».

Matt Le Tissier
Matt Le Tissier

DE LA CÔTE SUD AU NORD-EST

L’histoire d’Ali Dia ne s’arrête pas là, loin de là. Onze jours après avoir quitté la côte sud de l’Angleterre – avec au passage une facture d’hôtel non payée que Southampton a dû prendre en charge, selon Le Tissier – il réapparait dans le nord-est du pays.

Encore une fois, personne à Gateshead, Spennymoor Town et Blyth Spartans – où Dia a joué une poignée de matchs – n’a la moindre idée de l’endroit où il se trouve à présent. Mais plusieurs appels dans ces petits clubs ont permis d’apprendre des informations précieuses, sur un joueur qui peut être considéré comme le héros le plus improbable de l’histoire du football anglais.

« Il a reçu une prime à la signature de 1500 £ et je le sais parce que c’est le club des supporters qui l’a payée », affirme Mickey Barrass, du site Internet de Heed Army de Gateshead. Dia a marqué lors de ses débuts, lord d’une victoire 5-0 devant 423 spectateurs au Gateshead International Stadium. Mais ses performances se sont très vite dégradées.

« Il était unique, c’est certain ! Il nous a même invités à venir le voir jouer à la Coupe d’Afrique des Nations, ricane Paul Thompson, qui a disputé huit matchs avec Dia lors de son court passage à Gateshead. C’était le Faustino Asprilla du pauvre. Quand il est arrivé, il nous parlait sans cesse de sa Mercedes. Mais il avait oublié de dire qu’elle avait quinze ans. Quand il est rentré avec sur le parking, on a tous rigolé. »

LE POTE DE GINOLA

C’est l’arrivée d’un nouveau coach, Jim Platt, qui a mis un terme à la brève histoire entre Dia et Gateshead. Il faut dire que le technicien n’a pas été convaincu par l’attaquant, au point de le faire entrer à dix minutes d’un match contre Slough Town et de le rappeler sur le banc six minutes plus tard.

Dia a prétendu avoir joué avec David Ginola à Paris en exhibant une photo de lui et de l’international français pour étayer son histoire.

« Un soir après l’entraînement, l’entraîneur de la réserve de l’époque (l’ancien attaquant de Newcastle, Alan Shoulder) a sorti un morceau de papier de sa poche, explique John Gibson, figure emblématique du journalisme local. Il a dit qu’un gars s’était présenté à l’improviste à l’entraînement et qu’il avait rejoint les garçons. Ce joueur a alors dit à Shoulder qu’il voulait jouer avec eux. C’était Ali Dia ! »

Il faut dire que sur son CV, Ali Dia ne manquait pas d’imagination. FFT a donc contacté certains de ses prétendus anciens clubs, que ce soit Bologne ou le PSG. Evidemment, aucune trace de lui, même si Dia a prétendu avoir joué avec David Ginola à Paris en exhibant une photo de lui et de l’international français pour étayer son histoire.

David Ginola
David Ginola

« Je connaissais David à travers mon travail avec Newcastle et il ne savait pas qui était ce mec, se souvient Gibson. Quand il a vu la photo, il m’a dit que c’était le genre de cliché qu’il prenait avec les fans dans une boîte de nuit de Newcastle. Dia finissait par croire lui-même à toutes ses conneries. Le plus drôle est que son histoire n’a jamais eu de sens : il était censé être un cousin de George Weah. Mais Weah venait du Liberia, pas du Sénégal ! »

Malgré tout, Gibson admet que Dia était un personnage très sympathique, même si les 1 500 £ payés par les fans de Gateshead sont restés en travers de la gorge de certains. « Il adorait que les fans chantent son nom, se souvient Barrass. Même quand nous chantions ‘Ali Dia, c’est un menteur, c’est un menteur’, il affichait un énorme sourire sur son visage. »

DERNIER DE SON GENRE ?

Cela arrivait tout le temps à l’époque. Quelqu’un m’a harcelé pendant longtemps en me disant qu’il était l’un des meilleurs joueurs de la ligue amateur à Londres – Gordon Strachan

Il est peu probable que Souness ait souri quand il a découvert qu’il avait été dupé. D’autant que l’identité de l’homme qui a appelé le coach écossais n’a jamais été confirmée. On imagine que George Weah – qui a nié avec véhémence toute implication – avait de meilleures choses à faire…

« Cela arrivait tout le temps à l’époque, explique Strachan. Quelqu’un m’a harcelé pendant longtemps en me disant qu’il était l’un des meilleurs joueurs de la ligue amateur à Londres. Puis je suis allé à Southampton et j’ai signé un gars appelé Agustin Delgado. Son traducteur est venu avec lui et j’ai reconnu son nom. Je lui ai demandé si c’était lui qui m’appelait à Coventry et il a fini par avouer. Un joueur devenu traducteur, ce n’est pas commun (rires). »

Ali Dia n’avait lui pas besoin de traducteur. Son anglais était passable. On n’en dira pas autant de son football. On aurait aimé en parler avec lui mais il reste discret, même si le site Bleacher Report a fini par le localiser à Londres et lui arracher quelques mots. Rien de nouveau. Mais toujours cette étiquette de plus grosse arnaque du foot anglais.

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here