Quand il a fallu 66 jours pour boucler un troisième tour de Cup



Il y a 55 ans, une terrible vague de froid s’est abattue sur l’Angleterre. Conséquence improbable : il a fallu 66 jours (et 261 reports) pour réussir à boucler le troisième tour de la FA Cup.

Un troisième tour de FA Cup disputé sur 66 jours ! Des lance-flammes sur les pelouses pour essayer de rendre les terrains praticables. L’hiver 1963 est entré dans les livres d’histoire du football britannique, au cœur de la période la plus froide enregistrée depuis 1740. Symbole de cet hiver exceptionnel, la rencontre prévue entre Sheffield United et Bolton, initialement programmée le 5 janvier 1963, ne s’est finalement jouée que le 6 mars.

Ce troisième tour aura subi au total 261 reports, dont quinze pour le seul match entre Lincoln City et Coventry. Avec des congères de près de cinq mètres, des vents violents, du brouillard verglaçant, trois mois de gel et des températures descendant jusqu’à -20,6°, impossible ou presque de jouer au football. La rencontre entre Middlesbrough et Blackburn, débutée le 5 janvier à Ayresome Park, s’est conclue… le 11 mars et a mis un terme au plus long tour de Cup de l’histoire.

Tout au long de cette période, la Fédération anglaise (FA) a également dû se soucier des répercussions financières du gel. Un club comme Blackpool, par exemple, n’a pas joué à domicile entre le 15 décembre 1962 et le 2 mars 1963. La FA a donc consenti des prêts sans intérêt aux formations les plus impactées. Des clubs qui n’étaient pas les seuls à ressentir cette pression. En l’absence de matchs pour leurs millions de parieurs, les sociétés de paris ont créé le Pools Panel, une institution britannique qui s’est réunie pour la première fois le 26 janvier 1963, aux Connaught Rooms de Londres, et qui a commencé à inventer des résultats pour des matchs qui ne se jouaient pas (mais bizarrement pas les scores).

Ce premier panel était présidé par Lord Brabazon, aidé par des joueurs retraités comme Ted Drake, Tom Finney, Tommy Lawton, George Young (ancien arbitre), Arthur Ellis et un député conservateur appelé Gerald Nabarro, mieux connu pour sa moustache que ses connaissances sportives. Après l’annonce des premiers résultats fictifs (23 victoires à domicile, 7 nuls et 8 succès à l’extérieur), le Pools Panel est vite devenu la cible des parieurs, énervés par l’incohérence de certains matchs. Dans le même temps, et alors que la FA avait réussi à retrouver un semblant d’ordre après le chaos climatique, il a été décidé que la saison serait prolongée et que la finale de la FA Cup, programmée le 25 mai 1963, aurait finalement lieu trois semaines plus tard.

Seulement trois des 29 matchs ont été joués

C’est à la fin de décembre 1962 que le temps a commencé à tourner. Deux jours avant Noël, un brouillard glacial a entraîné l’annulation de 18 matchs de Football League et l’interruption de huit autres. Quatre jours plus tard, la majeure partie de l’Angleterre était sous quatre centimètres de neige. Une neige qui continuait de tomber alors que le gel ne relâcha jamais son emprise. Si bien que la glace sur la Tamise devint si épaisse qu’un rassemblement de voitures y fut organisé…

Ce mois de janvier au cœur de l’hiver 1963 a été le plus froid du 20eme siècle en Grande-Bretagne. Une grande partie du pays étant immobilisée par une épaisse couverture de neige, le prix des aliments frais a grimpé de 30%. Dans de nombreuses régions, l’approvisionnement en eau est devenu impossible en raison du gel. Et forcément, le football anglais n’était pas vraiment prêt pour une crise aussi soudaine et drastique.

Comme certains stades n’avaient pas de projecteurs, la FA a demandé aux clubs de jouer leurs matchs en journée, pour éviter les coupures de courant. Seuls quelques terrains (comme Goodison Park) étaient chauffés, la science du terrain étant encore à ses balbutiements. Le 5 janvier, seules trois rencontres du troisième tour de la FA Cup ont pu avoir lieu. Dans le nord-ouest, Preston a perdu à domicile contre Sunderland (4-1) pendant que Tranmere faisait match nul avec Chelsea (2-2). Et dans le sud-ouest, Plymouth a été battu par West Brom (5-1).

Les 29 autres matchs ayant tous été reportés et avec seulement deux équipes (Sunderland et West Brom) officiellement qualifiées pour le quatrième tour, 62 clubs ont participé à ce que The Times a décrit comme « l’un des tirages les plus inhabituels de l’histoire de la compétition », au siège de la FA à Lancaster Gate. Mais l’image de ce week-end si spécial a été celle de Jimmy Armfield et Tony Walters patinant sur le terrain gelé de Bloomfield Road à Blackpool, pour le plus grand plaisir des photographes du Daily Mirror.

Réalisant que le dégel n’arriverait pas de sitôt et conscient du manque à gagner en termes de recettes en billetterie, les patrons de club ont commencé à considérer toutes les idées, même les plus absurdes, pour rendre les terrains praticables. Des tracteurs de déneigement danois, des machines à air chaud et des pastilles dégivrantes : tout a été essayé. Le 22 janvier, Norwich a même testé les lance-flammes, dans ce qu’un porte-parole du club a qualifié de dernière tentative désespérée. Souci, la glace fondue regelait instantanément.

Quand la neige était dégagée, elle laissait place à un sol souvent gelé sur près d’un mètre de profondeur. Le club de Wrexham a donc décidé de recouvrir la pelouse du Racecourse Ground avec plus de 80 tonnes de sable. Quatre jours plus tard, la rencontre face au Liverpool de Bill Shankly a pu se jouer. Avec au bout du compte un succès 3-0 des Reds sur la « plage » de Wrexham.

Des fûts de charbon chaud

Pour certains clubs en revanche, cet hiver 1963 a été traversé presque sans encombre. Et notamment pour Leicester, où le jardinier Bill Taylor avait eu la bonne idée lors de l’été précédent de traiter le terrain avec un mélange d’engrais et de désherbant qui produisait suffisamment de chaleur via une réaction chimique pour atténuer les effets des gelées.

« Notre jardinier a augmenté cet effet en plaçant des fûts de pétrole remplis de charbon chaud à divers endroits autour du terrain, ce qui a suffisamment augmenté la température de l’air pour lutter contre le gel, s’est souvenu Gordon Banks dans ses mémoires. Un veilleur a passé la nuit dans le stade pour s’assurer que tout était sécurisé. Ces braseros sont restés sur le terrain jusqu’à environ 11h le samedi matin. Une heure plus tard, quand l’arbitre est arrivé pour inspecter le terrain, c’était jouable et le match a bien eu lieu. »

Après avoir battu Grimsby Town (3-1) avec seulement quatre jours de retard sur le programme initial, Leicester a pu jouer son match du quatrième tour, à domicile contre Ipswich, à la fin du mois de janvier. Alors que dans le même temps, de nombreux clubs n’avaient pas disputé la moindre rencontre depuis 10 semaines… Les Foxes, eux, ont pu enchaîner et se qualifier pour les huitièmes (5eme tour) alors que le troisième tour n’était toujours pas bouclé. Avec neuf victoires d’affilée toutes compétitions confondues pendant cette période, ils ont été surnommés les « Rois de la Glace ».

Comme l’expliquent les mémoires de Banks, on était pourtant loin d’un terrain idéal, à Leicester comme ailleurs. « La pelouse était en partie gelée à partir de 15 heures, en raison de l’ombre de l’imposante tribune à deux étages qui coupait le terrain en deux. » Du coup, l’emblématique gardien aux 73 sélections, champion du monde avec l’Angleterre en 1966, a dû recourir au système D : une chaussure classique pour son pied droit, une autre avec des crampons moulés en caoutchouc pour le gauche, mieux adaptée aux surfaces dures.

Banks avait pris l’habitude de sortir des vestiaires en chaussettes et il attendait de savoir dans quel camp son équipe débutait le match pour s’équiper. Autre astuce du moment : une paire de crampons avec des clous pour mieux accrocher dans le sol gelé. Heureusement pour Banks, les arbitres n’avaient pas encore pris l’habitude de vérifier les chaussures des joueurs, même si le gardien a précisé qu’il faisait attention à ne pas blesser ses adversaires…

Privé de chauffage chez lui, Banks avait également pris l’habitude de manger davantage, histoire de se réchauffer avec de bons repas chauds. Ce qui lui valu une prise de poids tout au long de l’hiver… Franck McLintock, son coéquipier écossais à Leicester, garde également un souvenir particulier de cette période. « C’était un hiver pourri à vivre. Peu importe la quantité de charbon que vous jetiez dans le feu ou les litres de soupe chaude avalées, nous avons passé des semaines sans réussir à nous réchauffer. »

Dans de telles conditions, les rares matchs disputés avaient un côté absurde. Il suffit d’ailleurs de regarder les images et d’entendre les commentaires du résumé du troisième tour de FA Cup entre Tottenham et Burnley pour s’en rendre compte. Sur la pelouse enneigée de White Hart Lane le 16 janvier, la rencontre avait débuté à 14h15 sur recommandation de la compagnie d’électricité, qui craignait une coupure de courant. « Les joueurs peuvent-ils composer avec cette patinoire et éviter une parodie de football ? », peut-on entendre sur la vidéo ci-dessous.

La réponse, évidemment, était non. Les Spurs avaient surclassé Burnley en finale de la FA Cup 1962 et ils rêvaient d’une troisième apparition consécutive à Wembley. Mais ils n’ont jamais trouvé leur rythme et ont perdu leur sang-froid, subissant une lourde défaite (3-0).

Boue, Malte et Manchester United

Pour ceux qui ne jouaient pas, la vie n’était pas beaucoup plus facile. La rencontre entre Stoke et Leeds a ainsi été reportée douze fois et Bobby Collins, capitaine de Leeds décédé en janvier 2014, aimait raconter ces entraînements cinq fois par semaine sur un terrain d’école complètement gelé. « Et quand le week-end arrivait, c’était une nouvelle déception, disait-il. Les gars avaient tellement d’énergie qu’ils priaient pour qu’un match ait lieu. » Les dirigeants du club priaient aussi. Harry Reynolds, Manny Cussins et Albert Morris ont multiplié les prêts et ont même dû apporter des garanties personnelles pour persuader la banque d’augmenter le découvert du club. Ils auraient peut-être dû s’inspirer de leurs homologues de Halifax Town, qui ont transformé leur enceinte en patinoire payante pour le public.

Finalement, tout est rentré dans l’ordre le 6 mars quand, avec deux mois de retard, Stoke et Leeds se sont enfin retrouvés à Elland Road. Le terrain avait été décongelé à l’aide d’une centaine de braseros, offrant la vision d’un vaste champ de boue. Bien engagé pour une montée en Première Division, Stoke n’a pas pris le risque de faire jouer le grand Stanley Matthews (Ballon d’Or en 1956 et âgé de 48 ans) et s’est incliné 3-1 face à une équipe de Leeds qui n’avait pas gagné un match de Cup depuis 1952.

Pour lutter contre ce froid persistant et surtout jouer des matchs, une poignée de clubs est partie à l’étranger. Désireux de garder son équipe en forme, également dans l’optique d’une promotion, le manager de Chelsea, Tommy Docherty, a ainsi organisé un match amical contre Malte. Les Blues l’ont gagné mais l’euphorie s’est vite transformée en frustration, la fermeture des aéroports britanniques ayant retardé leur retour au pays. Coventry, Manchester United et les Wolves ont eux décidé de disputer des matchs amicaux moins loin, en Irlande, où les températures étaient étrangement plus chaudes qu’Angleterre.

Afin de trouver des solutions aux terrains impraticables et pour éviter les embouteillages dans son calendrier, la FA a déclaré que les matchs pouvaient se disputer sur des terrains neutres, proposant notamment à Jimmy Hill, le manager de Manchester City, de disputer son troisième tour de Cup face à Lincoln à Dublin. Peut-être que le club de Lincoln aurait dû accepter car quand les deux équipes se sont finalement rencontrées le 6 mars, les Impériaux ont perdu 5-1 sur leur pelouse de Sincil Bank.

Cinq jours plus tard, Middlesbrough a battu Blackburn (3-1) à Ayresome Park et on en avait enfin terminé avec ce troisième tour de la Cup. Mais le chaos, lui, s’est prolongé. Si le tirage du quatrième tour avait été assez grotesque, que dire de celui des huitièmes de finale, avec 48 équipes toujours en lice pour 16 places ? Le 9 février 1963, la FA a donc décidé de reporter le tirage au sort, pour la troisième et dernière fois.

Au moment où Alan Peacock inscrivait les buts qui permettaient à Middlesbrough de se qualifier pour le quatrième tour, huit équipes avaient déjà atteint le cinquième : Chelsea, Everton, Leicester, Liverpool, Orient, Southampton et Sunderland. Il faudra attendre la fin des huitièmes de finale, avec notamment huit matchs se déroulant sur neuf jours, pour remettre les compteurs à zéro. La FA Cup était évidemment très en retard sur le calendrier prévu mais au moins, chaque équipe était désormais au même stade de la compétition.

Après tous ces ajournements, ces lance-flammes et ces litres de soupe chaude, les demi-finales étaient pour le moins surprenantes. Southampton s’est incliné face à Manchester United (1-0) et Leicester a pris le dessus sur Liverpool, principalement grâce à un gardien qui été à la hauteur de son surnom de ‘Banks of England’.

Le 25 mai 1963, Leicester donnait le coup d’envoi de la finale de la FA Cup avec l’étiquette de favori. Un doublé était même longtemps envisageable avant quatre défaites consécutives en championnat avant ce dernier rendez-vous de Cup. En face des Foxes, le Manchester United de Matt Busby avait cravaché depuis le dégel et avait échappé à la relégation pour seulement trois points.

Malgré ce rapport de forces en faveur de Leicester, les Ice Kings n’ont pas été en mesure de régner sur l’herbe immaculée de Wembley. United l’a emporté 3-1 grâce à des buts de Denis Law et David Herd (x2), Keyworth sauvant l’honneur tardivement pour City. La chance de Leicester s’était finalement évanouie avec la glace qui fondait. Au même titre que la curiosité du football britannique à l’égard de la tactique peu orthodoxe de l’entraîneur Matt Gillies…

Dans les rangs de la FA, l’heure était au soulagement à l’issue de cette finale. Le président Sir Stuart Mallinson a décrit cette saison du grand gel comme le dernier épisode qui a vu l’esprit et les valeurs britanniques triompher de l’adversité, louant notamment la patience et la bonne humeur de clubs qui avaient su s’adapter.

Pour le coach de Manchester, Matt Busby, cette victoire en 1963 fut un pas de géant sur la route du retour à la grandeur. La FA Cup était le premier trophée de United depuis la catastrophe de Munich. Et comme tous les fans des Red Devils, il a pu lâcher ce cri du cœur écrit en gros sur la couverture d’un programme de match de Sheffield United cet hiver-là : « Enfin ! »

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here