Du Kilimandjaro à la Mer Morte… Coulisses d’un record et d’un combat



Un match au sommet du Kilimandjaro. Un autre sur les bords de la Mer Morte. En établissant des records insolites, l’association Equal Playing Field se bat contre les inégalités sexistes dans le sport et le football. FourFourTwo a rencontré ses femmes pas comme les autres.

« Vous ne devez pas avoir peur de l’altitude. Car si c’est le cas, les doutes vont s’installer. » Ces paroles ont été prononcées par une figure emblématique du football mondial. Une causerie d’avant-match signée Diego Maradona, quelques heures avant une rencontre cruciale de l’Argentine en éliminatoires de la Coupe du Monde 2010. Alors sélectionneur, l’ancien numéro 10 et ses joueurs espéraient valider leur billet pour le Mondial à l’occasion d’un match en Bolivie, sur la terrible pelouse de Los Altiplanicos. Des joueurs boliviens réputés pour leur formidable palmarès à domicile, les équipes visiteuses éprouvant les pires difficultés à trouver de l’air lors de ces matchs à La Paz et ses 3600 mètres d’altitude.

Finalement, et malgré ses convictions, Diego n’aura pas vraiment réussi à convaincre ses joueurs. Un triplé du Bolivien Joaquin Botero a contribué à la déroute 6-1 de l’Albiceleste à l’Estadio Hernando Siles, sa plus lourde défaite en seize ans. « Chaque but a été un coup de poignard dans mon cœur », a déclaré Maradona à l’issue de la partie. Mais qu’il se rassure : peu de grands joueurs ont réussi à briller dans pareilles conditions. C’est pourtant dans un environnement encore plus inhospitalier qu’une équipe féminine a décidé d’établir un incroyable record. Avec un match à près de 6000 mètres au-dessus de la mer. Pour quelles raisons ? Tout simplement pour se faire entendre !

« Je n’ai jamais évolué à un niveau professionnel mais je me considère comme une joueuse amateur engagée, prévient d’emblée Laura Youngson, co-fondatrice d’Equal Playing Field. Une association à but non lucratif visant à lutter contre les inégalités sexistes dans le sport. « J’ai toujours aimé le football et cela m’a apporté beaucoup d’amitiés et d’expériences sympas dans le monde, développe Laura pour FourFourTwo. Mais ce qui me frustre le plus, c’est la différence de traitement entre les équipes masculines et féminines. Je vivais en Azerbaïdjan lors des Jeux Européens de 2015. Le pays a inscrit une équipe de filles au tournoi de foot et bien que l’équipe masculine ait immédiatement obtenu un financement et la possibilité de s’entraîner, les femmes n’ont rien eu naturellement. »

« Nous avons dû nous battre pour bénéficier du même traitement. Le gouvernement azerbaïdjanais a finalement accordé un financement et cela a été une merveilleuse expérience de voir les Azerbaïdjanaises jouer au football ailleurs que dans des jardins avec leurs frères. Ces problèmes, à chaque fois que les femmes veulent pratiquer ce sport, nous ont donné l’idée de faire quelque chose d’incroyable. Quelque chose qui ferait parler de cette réalité, qui provoquerait un débat et qui permettrait de prendre les femmes plus au sérieux. » Ce quelque chose, vous l’avez deviné, a été d’organiser et de jouer un match à la plus haute altitude de l’histoire. Dans un cratère au sommet du mont Kilimandjaro !

« Je suppose que la montagne a été une sorte de métaphore, sourit Laura Youngson. C’est un peu ce que les femmes doivent gravir tous les jours pour être l’égales des hommes. Ce n’est même pas une question de salaire ou autre chose. Mais plutôt d’avoir la possibilité d’aller sur un terrain et de jouer. » En revanche, pas question de se lancer dans une telle opération dans un relatif anonymat. Il fallait se faire entendre et homologuer ce record du monde. « J’ai contacté le Guinness en pensant qu’il suffirait de taper dans le ballon pendant une demi-heure à 5 contre 5 pour valider le record. Mais on m’a répondu qu’il fallait que cela soit un match avec les standards de la FIFA : deux équipes de onze, 90 minutes de jeu, des arbitres et un terrain homologué. »

Pas de quoi cependant effrayer les femmes d’Equal Playing Field. Erin Blankenship (une autre co-fondatrice) et Laura décident de se lancer dans la course au record en constituant deux équipes mais également en invitant des officiels, des médecins et un staff complet en soutien de l’opération. « Nous avions beaucoup voyagé par le passé et nous connaissions des femmes extraordinaires dans le sport, explique Laura. Mais au début, pas mal de personnes nous ont dit que nous étions folles. Et puis nous avons commencé à avoir des réponses positives de personnes qui pensaient que cette idée était cool et qu’elles voulaient jouer ce match. Certaines voulaient venir pour sensibiliser le monde sur ce qu’elles vivaient dans leur pays. C’est là qu’on a compris qu’il s’agissait bien plus qu’un simple match. »

Parmi les premières recrues se trouvait Maggie Murphy, désormais directrice des politiques publiques et de l’intégrité du sport à Sport Integrity Global Alliance. Une ancienne joueuse qui a elle aussi participé à la création d’Equal Playing Field. « Il n’y avait pas d’équipes féminines pendant ma jeunesse sur l’île de Wight et j’ai dû jouer au football avec des adultes dès l’âge de 13 ans, raconte-t-elle à FFT. J’ai beaucoup voyagé pour mon travail et j’ai joué en Allemagne, aux Pays-Bas, en Tanzanie, au Rwanda et au Sénégal. J’ai eu un avant-goût des différents défis auxquels les footballeuses sont confrontées dans ces pays. Tout cela a été une source d’inspiration. »

Ce voyage vers le sommet du Kilimandjaro a rapidement séduit plusieurs anciennes joueuses professionnelles. « Nous avions besoin de femmes qui avaient le profil pour parler de nous, confirme Youngson. Comme Lori Lindsey – milieu de terrain qui a joué 31 fois pour les États-Unis entre 2005 et 2013 -, qui cherchait un défi et qui parle très ouvertement de la manière d’améliorer le foot féminin. Ou comme Rachel Unitt – ancienne arrière gauche de l’Angleterre qui compte 102 sélections -, qui venait de terminer sa carrière et qui voulait rendre quelque chose à ce sport. »

C’est en juin 2017 que le groupe a entrepris cette ascension historique. Et surtout très difficile. « Quelques personnes ont pensé faire demi-tour mais il y avait une énergie incroyable », révèle Maggie Murphy. Si le taux de réussite dans les montées du Kilimandjaro est de 65%, 96% du groupe est arrivé au sommet visé, avec seulement deux abandons en cours de route. Plus incroyable encore, la marche a pris fin aux premières heures du matin… peu de temps avant de disputer le match le plus haut de l’histoire. « Après nous être réveillés à 2 heures du matin, on a marché pendant cinq ou six heures pour gravir les mille derniers mètres, poursuit Murphy. Ce fut la montée la plus difficile. Il faisait un froid glacial et nos bouteilles d’eau étaient gelées. Cela devenait difficile de rester hydratés pour éviter le mal de l’altitude. »

« Pour être honnête, après toute cette montée, c’était vraiment un soulagement de jouer au football », plaisante Laura Youngson. Même si de l’avis de tous, le match fut essentiellement un test sur la capacité physique de chacune plutôt que sur les qualités techniques. « Il y avait un évident manque d’oxygène et le terrain était principalement constitué de cendres volcaniques. C’était presque comme si on jouait au foot de plage », explique Murphy. « J’avais gravi le mont Everest et je savais exactement ce que l’altitude pouvait faire », se souvient Youngson. Mais je n’avais jamais expérimenté le sport dans ce genre de conditions. A certains moments, vous courriez après le ballon mais après, il était impossible de récupérer. Il fallait calculer ses courses. Et si vous faisiez un sprint, il fallait cinq ou dix minutes pour s’en remettre. »

Si le score du match est anecdotique (0-0), toute cette opération a été un immense succès. Avec un record du monde et surtout un autre projet en tête avant même d’avoir terminé la descente du Kilimandjaro. « Nous avons d’abord pensé à établir un autre record mais la motivation de la plupart des personnes du groupe était de s’investir pour la base du football, explique Youngson. Toutes ces femmes qui ont monté le Kilimandjaro ont parlé d’une expérience qui avait changé leur vie. Et elles voulaient faire le tour du monde pour rencontrer des femmes qui avaient des problèmes similaires et leur faire savoir qu’elles n’étaient pas seules. »

« Il y avait deux filles jordaniennes dans le groupe et elles ont plaisanté sur le fait qu’on devait maintenant disputer le match le moins haut de l’histoire, chez elle en Jordanie, se souvient Maggie Murphy. Quand elles sont rentrées au pays, elles ont été accueillies comme des héroïnes. Les médias sont allés les voir à l’aéroport et elles ont suscité beaucoup d’enthousiasme. » Au point que le Prince Ali – le troisième fils du roi Hussein de Jordanie – a entendu parler de leurs exploits et les a appelées pour les féliciter. L’idée de battre un nouveau record, avec un match disputé au plus bas point possible, s’est vite transformé en projet d’une rencontre à la Mer Morte. « La Jordanie avait accueilli la Coupe du Monde féminine U17 en 2016 et pour le Prince Ali, c’était une évidence de soutenir ce projet, surtout que le pays allait également accueillir la Coupe d’Asie féminine en 2018. »

Après avoir à peine retiré ses chaussures de randonnée, le groupe s’est donc lancé dans un nouveau record. Avec une marche de douze jours à travers la Jordanie et des séances d’apprentissage au gré des rencontres avec des femmes du pays. Puis surtout ce nouveau match aux standards de la FIFA, cette fois à 426 mètres au-dessous du niveau de la mer. « Pour être honnête, nous pensions que tout serait un peu plus facile que sur le Kilimandjaro mais au final, cela a été une expérience encore très intense, admet Laura Youngson. Nous avons pu nous rendre dans de nombreuses communautés et organiser des entraînements avec des filles qui n’auraient peut-être jamais eu l’occasion de jouer au football. Dans certaines régions très conservatrices de Jordanie, certaines n’avaient jamais tapé dans un ballon. »

« L’expérience a été très différente, confirme Maggie. Nous avons organisé quatre ou cinq entraînements au cours de notre randonnée et c’était formidable d’avoir la chance de jouer avec des filles dont quelques-unes n’avaient jamais pratiqué le football avant. Cela nous a permis de laisser un héritage, ce qui n’avait pas été le cas en gravissant le Kilimandjaro. Beaucoup de jeunes filles ont adoré ça. Je n’oublierai jamais ces sourires sur leurs visages. » Si le terrain au sommet du Kilimandjaro n’avait pas permis d’assister à un grand match, ce ne fut pas le cas en Jordanie. « On a joué sur un terrain flambant neuf financé par le Prince Ali, raconte Maggie. Cela changeait de la cendre volcanique et les meilleures ont pu montrer ce qu’elles savaient faire. »

« Au Kilimandjaro, les conditions étaient finalement meilleures et tout le monde était plus ou moins au même niveau, estime Laura Youngson. Mais dans la chaleur jordanienne, et même si j’avais passé plusieurs mois à m’entraîner pour rivaliser avec les professionnelles, leur expérience et leur talent ont fait la différence. Il faisait très chaud et très sec. Et on a perdu 4-2 avec deux buts incroyables. Il y avait probablement 2 000 spectateurs, ce qui était un peu intimidant, mais c’était également une expérience incroyable. »

Equal Playing Field cherche désormais un nouveau moyen de faire passer son message en battant un record. Et le prochain projet devrait avoir lieu en France en marge de la Coupe du Monde féminine 2019. « On pense à un match avec le plus de personnes possibles », reconnait Laura Youngson. Le record actuel a été établi en juillet dernier avec 2 734 joueurs qui ont participé au Cambodge à une rencontre qui a duré 84 heures et demi. « Nous pensons vraiment faire mieux, avoue Murphy, mais avec exclusivement des femmes. » A moins d’organiser ce match au sommet du Mont-Blanc, on ne doute pas une seule seconde qu’elles peuvent y arriver.

Envie d’y participer ? Cliquez ici, elles vous attendent !
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