Cruyff… Un joueur, un entraîneur, une légende



Joueur mémorable, entraîneur révolutionnaire et commentateur de talent, Johan Cruyff a émerveillé et inspiré des légions de fans à travers le monde. Son héritage semble éternel.

Et si tout cela avait été écrit à l’avance ? Tel un destin inéluctable pour un joueur hors-norme, un coach génial et un homme inoubliable. Lorsqu’un adolescent solitaire surnommé Jopie Cruyff a commencé à s’entraîner avec l’équipe première de l’Ajax Amsterdam en 1963, beaucoup de joueurs le connaissaient déjà. Le jeune Cruyff avait grandi à quelques centaines de mètres du stade, dans les quartiers Est de la ville, et il traînait souvent autour des vestiaires. A son arrivée dans le groupe pro, il a malgré tout surpris ses nouveaux coéquipiers. Par son génie avec le ballon, évidemment. Mais également par sa façon de se comporter, n’hésitant pas à donner des consignes de placement à des internationaux confirmés.

Quand on ferme les yeux et qu’on repense à Cruyff, on le voit forcément avec le ballon, entouré d’adversaires et s’agitant avec énergie pour désigner toutes les directions tel un chef d’orchestre en pleine action. Peu importe ce qui se passait à côté de lui : il avait toujours le temps pour dire à ses coéquipiers (mais aussi à l’arbitre, aux arbitres de touche et à son entraîneur) ce qu’ils devaient faire. De temps en temps, il s’arrêtait de pointer du doigt pour placer une accélération dans le dos des défenseurs. Et pour toujours plus de surprise, il pouvait frapper le ballon avec n’importe quelle partie du pied.

Mais il serait terriblement réducteur de ne voir en Cruyff qu’un superbe footballeur. Contrairement à Pelé ou Maradona, il était également un grand penseur du foot. S’il est impossible de nommer l’homme qui a inventé le foot anglais ou brésilien – ils se sont façonnés avec le temps -, ce sont bien Cruyff et Rinus Michels (son entraîneur à l’Ajax) qui ont immaginé le football néerlandais. Le jeu pratiqué par les Pays-Bas et Barcelone n’a été longtemps qu’une version modifiée de ce que les deux hommes ont mis au point à Amsterdam au milieu des années 60. A tel point qu’il a fallu longtemps au football néerlandais pour s’affranchir du style de jeu de Cruyff, et par-dessus tout de son étrange personnalité.

Une enfance estampillée Ajax

Johan Cruyff est né le 25 avril 1947. Son père Manus, un épicier d’Amsterdam, fournissait l’Ajax en fruits divers. Voilà pourquoi son fils a grandi comme un enfant du club, améliorant notamment sa pratique de l’anglais en déjeunant régulièrement chez Keith Spurgeon et Vic Buckingham, deux entraîneurs britanniques de l’Ajax dans les années 50. « Je n’ai pas été très longtemps à l’école mais j’ai tout appris par la pratique, à commencer par l’anglais », déclarait-il à FFT lors d’une rencontre en 2000 du côté de Barcelone. La mort de son père, alors qu’il n’avait que 12 ans, a été l’événement fondateur de la vie du jeune Cruyff. A tel point que des décennies plus tard, il lui arrivait encore parfois de s’asseoir en pleine nuit dans la cuisine familiale à Barcelone pour converser avec l’esprit de son paternel.

Privé de son père très tôt, Cruyff a développé un caractère fort. Une mentalité différente également. Et une envie de toujours gagner. On dit même de lui qu’il trichait au Monopoly pour gagner contre ses propres enfants… Voilà sans doute pourquoi il ne gardait pas un bon souvenir de ses débuts avec l’Ajax. Une défaite 3-1 contre le club de GVAV. Et des comptes-rendus dans la presse qui pour la plupart ont écorché son nom. Après cet épisode, le jeune homme de 17 ans a longtemps dû se contenter des matchs à domicile de son équipe, sa mère qui nettoyait les vestiaires de l’Ajax ayant décrété qu’il ne jouerait plus à l’extérieur.

L’Ajax, à cette époque, était une équipe semi-professionnelle. L’équipe des quartiers Est d’Amsterdam. Mais seulement deux mois après les débuts de Cruyff, un professeur d’EPS pour enfants sourds a débarqué dans ce tableau tranquille. Nous sommes le 22 janvier 1965 et Rinus Michels vient de franchir les portes du stade De Meer au volant de sa Skoda pour devenir l’entraîneur de l’Ajax. Avec déjà une idée folle : bâtir un grand club international. Le jeune Cruyff était tout aussi ambitieux. Et en l’espace de six ans, ils avaient réussi leur pari.

Ensemble, ils ont surtout inventé le football total. « On ne l’a jamais appelé comme ça entre nous, nous raconte l’ailier droit Sjaak Swart. Cela vient des Anglais. » Un jeu de passes rapides à une touche de balle et des joueurs qui n’arrêtaient pas de permuter pour trouver de l’espace. Une révolution. Une partition géniale. Avec onze joueurs aux airs de créateur, le gardien étant lui aussi concerné. Avec des ailiers et des latéraux qui écartaient le jeu, Cruyff pouvait aller où il le voulait sur le terrain, dirigeant l’équipe avec une improvisation de tous les instants. Le monde l’a découvert pour la première fois en 1966, dans une nuit à la brume si épaisse qu’on ne voyait pas grand-chose. Mais c’est surtout Liverpool qui a vu trouble, balayé 5-1 par cet Ajax impitoyable.

Ce modèle imaginé par Cruyff et Michels aurait-il fonctionné sans un petit coup de pouce du destin ? Par quelque hasard démographique, la moitié des jeunes garçons vivant dans l’Est d’Amsterdam semblaient destinés à devenir des footballeurs de classe mondiale. Il y avait ce tranquille fumeur bohème nommé Piet Keizer, devenu un fantastique ailier gauche. Mais également Kuki Krol, héros de la résistance à Amsterdam dont le fils Ruud est devenu un valeureux défenseur. Sans oublier l’un des rares Juifs dans les environs à avoir survécu à la guerre, un homme dénommé Swart qui avait l’habitude d’emmener son fils Sjakievoir les matchs de l’Ajax sur son porte-bagages.

Bien entendu, Cruyff était le plus grand talent dans cette partie d’Amsterdam. Son biographe Nico Scheepmaker s’amusait à dire que si les autres grands joueurs étaient doués des deux pieds, Cruyff, lui, en possédait quatre. Une référence à cette faculté de se servir de l’extérieur du pied, chose plutôt rare à cette époque. Mais la vitesse, malgré son gabarit, était également l’un de ses atouts. « Quand ils se confrontent à moi, mes adversaires sont systématiquement en retard », s’amusait-il souvent à répéter. Cette vitesse, expliquait-il, était surtout une question de timing et de réflexion. Savoir quand se mettre à courir était une force pour celui qui estimait que le football était un jeu qui se jouait aussi avec la tête. « Voilà comment les gens ont toujours fait jusqu’à maintenant mais ils avaient tort », lançait Cruyff sans sourciller. Tel un extraterrestre débarqué de Mars…

Cruyff a tout repensé de A à Z, sans se soucier des traditions. Comme Franz Beckenbauer, c’était un jeune né lors du baby-boom d’après-guerre et impatient de prendre le pouvoir. Avant lui, les footballeurs néerlandais frappaient à la porte du propriétaire pour apprendre ce qu’ils allaient gagner. Cruyff, lui, a choqué l’Ajax en débarquant avec son beau-père, Cor Coster, pour des négociations salariales. Pendant plusieurs années, il a rendu tout le monde fou au sein du club. Il ne s’arrêtait jamais de parler, avec son accent caractéristique de la clase ouvrière d’Amsterdam, sa grammaire si particulière, son penchant pour des mots souvent aléatoires et des haussements d’épaules qui mettaient un terme aux débats.

Sa personnalité était si forte que Michels engagea deux psychologues pour essayer de mieux le cerner. L’un d’eux, Dolf Grunwald, a essentiellement évoqué l’obsession de son père. « Il nie absolument toute autorité parce qu’il compare inconsciemment tout le monde à son père. Mais s’il parvient à cesser de voir en Michels l’homme qui n’est pas aussi bon que son père, on aura fait de gros progrès. » Son collègue Roelf Zeven, qui a eu l’occasion lui aussi de voir passer Cruyff sur son divan, a constaté l’omniprésence du beau-père de Cruyff dans son esprit. Une obsession selon ses dires.

Tous ces échanges avec des médecins ont peut-être aidé aux succès de l’époque. Entre 1971 et 1973, l’Ajax de Cruyff a remporté trois Coupes d’Europe d’affilée. Une équipe locale d’un pays qui n’avait jamais rien fait avant, avec un stade ridiculement petit et des joueurs qui ne gagnaient pas plus que des commerçants, avait réinventé le football. Mais ce fut une aventure aussi intense que brève. Après une réunion en 1973 et la désignation de Keizer comme nouveau capitaine, c’est un Cruyff vexé qui s’est envolé pour Barcelone.

Le montant du transfert était si élevé pour l’époque (5 millions de florins, soit 1,1M€) que l’Etat espagnol a refusé la transaction. Le Barça a alors trouvé une parade, recrutant Cruyff en l’enregistrant officiellement comme une pièce de matériel agricole. Un investissement très vite payant puisque le Néerlandais a marqué deux fois pour ses débuts et Barcelone a remporté sa première Liga depuis 1960. Dans la foulée, Cruyff a déboulé à la Coupe du Monde qui se disputait en Allemagne de l’Ouest.

L’équipe des Pays-Bas était en grande partie faite de sa main. C’est lui qui avait dit au milieu de terrain Arie Haan qu’il jouerait libéro. « Tu es fou ? » lui avait répondu Haan. Mais cela s’est révélé être une idée de génie. C’est également Cruyff qui avait pris soin du buteur Johny Rep quand il était jeune à l’Ajax, criant de temps en temps en direction du banc pendant les matchs que Rep devait s’échauffer et entrer. Alors même si ce Mondial 74 n’a pas été le meilleur mois footballistique de Cruyff, il a permis à la plupart des gens de découvrir ce génial Néerlandais et le style de jeu qu’il avait inventé.

Les Pays-Bas ont longtemps été en mesure de remporter cette Coupe du Monde. Ecrasé en demi-finale, le Brésil n’a pas fait le poids. Mais tout s’est compliqué le jour précédant la finale quand Bild a publié une histoire intitulée « Cruyff, champagne et escort girls », affirmant que les joueurs néerlandais avaient fait la fête avec de jolies filles à moitié vêtues dans la piscine de leur hôtel. Cruyff a dû passer la plus grande partie de la nuit au téléphone avec son épouse Danny pour lui assurer que cet article n’était qu’un mensonge. Un moment terrible pour un homme qui avait passé sa vie à construire la famille solide qu’il avait perdue à l’âge de 12 ans. Car Cruyff n’était pas George Best. Le lendemain, les Pays-Bas étaient battus par l’Allemagne de l’Ouest en finale. Fin du rêve !

Les quatre saisons suivantes de Cruyff à Barcelone ont été très déprimantes. Il a reçu beaucoup de coups, n’a pas gagné grand-chose et a plongé dans un semblant de dépression. « Si vous ne trouvez pas de plaisir dans le football, vous ne pouvez pas supporter la pression », expliquera-t-il plus tard. En 1978 et à seulement 31 ans, il annonce donc sa retraite. Il refuse même de jouer la Coupe du Monde en Argentine. Beaucoup ont cru à tort qu’il boycottait le régime militaire argentin. Un choix finalement motivé par une tentative d’enlèvement quelques mois plus tôt et la volonté de rester avec sa famille. Si un diffuseur a bien essayé de le faire changer d’avis avec une campagne publicitaire, Cruyff a brièvement envisagé la possibilité de jouer à condition qu’il puisse emmener sa femme en Argentine. Avant de renoncer définitivement.

En octobre 1978, Cruyff a organisé son jubilé. Un match amical avec l’Ajax contre le Bayern Munich, perdu 8-0. La fin de sa carrière de joueur et le début d’un investissement dans une ferme porcine après une rencontre à Barcelone avec un escroc franco-russe nommé Michel Basilevitch. Il conduisait une Rolls-Royce de location et persuada le couple Cruyff d’investir dans cette branche. Résultat : des millions de pertes financières qui pousseront Cruyff à effectuer son retour sur les terrains américains, avec les LA Aztecs puis les Washington Diplomats. Bien qu’il aimait l’argent avec la passion d’un homme qui avait grandi sans, Cruyff n’était pas revenu que pour l’appât du gain. Il a profité pleinement de son anonymat de ce côté de l’Atlantique et est retombé amoureux du football.

Comme toujours avec lui, il y a cependant eu des contrariétés. A Washington, il a notamment rendu fou son entraîneur britannique – Gordon Bradley – et ses coéquipiers avec ses idées originales. N’hésitant pas à donner de nouvelles consignes à ses partenaires une fois le coach sorti du vestiaire et à pousser son partenaire Bobby Stokes a ironisé sur la situation. « Avec Cruyff, le club aurait aussi dû acheter des coton-tige pour boucher les oreilles des joueurs pendant toute une année », s’amusait-il. Dépité par des coéquipiers peu réceptifs, Cruyff s’est donc contenté de marquer des buts.

Ses années américaines l’ont relancé, au point de revenir à l’Ajax en 1981. Pour y retrouver des supporters sceptiques. Bizarrement, Cruyff n’avait jamais été populaire chez lui. Il avait alors 34 ans, un corps abîmé et revenait pour l’argent aux yeux de certains. La première apparition de sa seconde carrière à Amsterdam a fait taire toutes les critiques. Face à Haarlem, il s’est joué de deux défenseurs et a lobé un gardien pourtant à peine avancé.

Les trois années qui ont suivi, les stades étaient à guichets fermés partout où jouait Cruyff. Les gens se ruaient pour voir une dernière fois ce joueur qui régalait avec des passes de 30 mètres de l’extérieur du pied, au point de surprendre les caméras TV. Cruyff a gagné deux titres de champion d’affilée avec l’Ajax. Et quand il a eu 36 ans, estimant que son salaire n’était pas suffisant, il a rejoint le Feyenoord où il a été de nouveau sacré. Comme son biographe Nico Scheepmaker l’expliquait, acheter Cruyff ne garantissait pas de gagner le championnat. Mais cela rendait beaucoup plus probable d’y arriver.

Ce qu’il faisait sur le terrain n’était qu’une facette du personnage. Car il est très vite devenu l’orateur le plus passionnant du football. « Avant mes 30 ans, je faisais tout par instinct, expliquait-il. Passé 30 ans, j’ai commencé à comprendre pourquoi j’agissais comme j’agissais. » Cruyff avait un avis sur tout. Il conseillait Ian Woosnam à propos de son swing au golf ou expliquait que les feux de circulation étaient mal positionnés dans Amsterdam. Pas étonnant du coup de l’avoir retrouvé sur un banc de touche, même si sa carrière d’entraîneur n’aura duré que neuf ans. Suffisant pour devenir un coach brillant et original, même si son caractère aura finalement causé sa perte.

C’est en 1986 que Cruyff débute sa nouvelle vie. Sans surprise ou presque, il prend les rênes de l’Ajax et va immédiatement bouleverser le paysage néerlandais. Il relance notamment le football total et son Ajax évolue avec deux ailiers, seulement trois défenseurs en phase de possession et un gardien qui se retrouve souvent près de la ligne médiane. Tout cela a déconcerté beaucoup de joueurs. Et pas seulement ses adversaires. Au cours de l’un des premiers matchs de cet Ajax version Cruyff, le défenseur Edo Ophof a foncé vers son banc pour demander des instructions. « Débrouillez-vous tout seuls », lui a répondu son entraîneur. Cela faisait partie de ce qu’il appelait un processus d’apprentissage.

Pour un gagnant comme lui, Cruyff paraissait étrangement indifférent aux résultats. A tel point que pendant les matchs, il oubliait parfois le score. Ce qui l’intéressait par-dessus tout, c’était l’essence du football. La reflexion autour du jeu. « Cruyff pensait qu’il avait toujours raison, a avoué un jour le buteur Johny Bosman. Mais ce qui est drôle, c’est qu’il avait vraiment toujours raison. » Et des idées sur tout. Il a ainsi fait venir la chanteuse d’opéra Lo Bello pour apprendre à ses joueurs comment mieux respirer. Il a mis en place des stratégies qui sont encore aujourd’hui des références et restructuré le centre de formation de l’Ajax, obligeant chaque équipe de jeunes à jouer dans le même schéma que l’équipe première. Des buteurs surdoués comme Dennis Bergkamp étaient parfois positionnés en défense pour apprendre la façon de penser des défenseurs. Encore aujourd’hui, l’académie de l’Ajax fonctionne selon les préceptes de Cruyff.

Un joueur incroyable, un entraîneur formidable

Ce processus d’apprentissage a vite porté ses fruits. Si Cruyff n’est pas parvenu à recruter Glenn Hoddle comme espéré, l’Ajax a remporté la Coupe d’Europe des Vainqueurs de Coupe en 1987. Un an plus tard, les Pays-Bas décrochaient leur unique grand titre international (Euro 88) avec un sélectionneur (Rinus Michels), un style et une équipe en grande partie façonnés par Cruyff. La plupart des joueurs – au premier rang desquels Ruud Gullit, Frank Rijkaard et Marco van Basten – avaient soit joué avec Cruyff, soient été entraînés par lui. Mieux que ça, ils étaient des « Cruyffiens ». Des adeptes d’un style hollandais inventé à Amsterdam dans les années 60. D’une symphonie exaltante, faite de permutations, de jeu à une touche de balle et de rythme soutenu. Voilà comment Cruyff est finalement devenu un héros populaire dans son pays. Sans lui, les Pays-Bas n’auraient pas eu cette tradition de football. Et sans tradition, peu de mémoire…

En janvier 1988, Cruyff quitte l’Ajax après une dispute avec le président Ton Harmsen. Robert Maxwell, un magnat des médias, vient alors le chercher en hélicoptère dans l’espoir de le faire signer à Derby County. Le Néerlandais décline et prend la direction de Barcelone cinq mois plus tard. Il y réforme le système de formation comme il l’avait fait avec celui de l’Ajax et repositionne Gary Lineker sur l’aile droite pour des raisons purement tactiques. C’est aussi à Barcelone qu’il échappe de peu à la mort, subissant un pontage en 1991. Plusieurs mois après l’intervention, le Barça remporte le premier d’une série de quatre championnats consécutifs. Cette Dream Team est également sacrée championne d’Europe en 1992, développant un football inspiré que le Barça pratique encore aujourd’hui.

L’apogée de la carrière d’entraîneur de Cruyff aurait pu être une victoire en Coupe du Monde avec les Pays-Bas. En 1993, la Fédération néerlandaise lui formule une offre mais Cruyff la repousse, évoquant une rémunération insuffisante. Trois ans plus tard, il claque la porte de Barcelone qui envisage de le limoger au profit de Bobby Robson. Il n’a alors que 49 ans et n’entraînera plus jamais de club, s’offrant juste une parenthèse sur le banc de la sélection catalane.

Tout cela n’a pas ébranlé l’image de Cruyff, dignement célébré l’année suivante à l’occasion de ses 50 ans. Tous les journaux et magazines néerlandais ont publié un supplément spécial. Il a été invité à des centaines de fêtes et d’émissions. Et une nation, qui n’avait pas apprécié son plus brillant fils à sa juste valeur, se répandait en excuses. C’était le sommet de la réputation de Cruyff, qui aurait pu faire de sa statue un emblème des Pays-Bas. Au lieu de cela, il a tenté de devenir le parrain du football néerlandais et a perdu beaucoup de son pouvoir et de sa popularité.

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Avoir été un joueur et un entraîneur de génie l’a logiquement poussé à devenir un consultant télé de qualité. Les gens préféraient rester chez eux pour écouter Cruyff plutôt que de se rendre au stade. Cruyff le consultant était apprécié pour ses analyses, son langage très personnel et sa maîtrise des oxymores. « Chaque inconvénient a son avantage », se plaisait-il à répéter au cours d’une leçon sur comment transformer ses faiblesses en forces. Avec son accent de la classe ouvrière d’Amsterdam et une image parfois un peu kitsch, il avait le talent d’un acteur comique. Mais il ne faisait pas rire tout le monde. Personne ne peut ainsi se souvenir qu’il n’ait jamais dit quelque chose de sympa sur Louis van Gaal.

Quand il a décidé de cesser sa collaboration avec la télévision néerlandaise, il s’est justifié en déplorant la présence de commentateurs payés pour bavarder alors qu’il était le seul aux Pays-Bas à comprendre le football. Là encore, Cruyff n’avait pas pu s’empêcher de chercher à avoir le contrôle total. Il gardait sa patte sur le football néerlandais et barcelonais. Et sanctionnait ceux qui se mettaient en travers de son chemin quand il récompensait ses amis en leur offrant des postes. En 2003, quand le Barça recherchait un nouvel entraîneur, Cruyff a ainsi donné une short-list de cinq noms à son ancien club. Que des Néerlandais qui figuraient dans ses petits papiers. Des cinq, seul Frank Rijkaard était disponible. Il a été immédiatement nommé.

L’année 2008 a en revanche été œdipienne pour Cruyff. L’année où le football néerlandais a tué son père ! Un soir de février, Cruyff s’est pointé par surprise à une réunion du conseil d’administration de l’Ajax et a pris la parole. Il a rapidement été choisi par acclamation comme le nouvel homme fort d’un club en difficulté. Mais 17 jours plus tard, il a quitté Amsterdam et est rentré chez lui à Barcelone. En cause ? Le refus de Marco van Basten, nouvel entraîneur de l’Ajax et fils spirituel de Cruyff, de révolutionner le centre de formation et de renvoyer pas mal de monde. « Alors je n’ai plus rien à faire ici », a conclu un Cruyff qui avait également perdu la main sur l’équipe nationale.

Plus les années ont passé, plus Cruyff a cessé de développer de nouvelles idées. Il a toujours insisté pour que l’Ajax, les Pays-Bas et Barcelone évoluent en 4-3-3, comme dans les années 70. Mais le football avait changé. Les joueurs d’aujourd’hui courent trois fois plus de kilomètres par match et quand certains comme comme Dirk Kuyt ou Gianluca Zambrotta pouvaient occuper deux positions à la fois, cela n’avait plus beaucoup de sens de les cantonner à un rôle unique. Avant l’Euro 2008, quelques joueurs néerlandais ont ainsi persuadé leur entraîneur, encore Marco van Basten, d’abandonner les ailiers et de jouer en 4-5-1. Et c’est une équipe sans ailiers qui a terrassé l’Italie (3-0) et la France (4-1).

La réponse de Cruyff en apprenant que certains joueurs néerlandais avaient parcouru pas loin de 12 kilomètres pendant ces matchs ? « S’ils courent autant, c’est qu’ils ne sont pas bien placés ! » Lorsque la Russie a éliminé les Pays-Bas en quart de finale, un autre expert néerlandais, René van der Gijp, s’est moqué de Cruyff en affirmant qu’il aurait également dû demander aux Russes de moins courir. Guus Hiddink est alors devenu une nouvelle référence dans l’esprit des fans du pays. Avec toutes les vertus du jeu des années 70 mais avec aussi une compréhension moderne du football. Cruyff l’idéologue, Hiddink le pragmatique…

Quelques mois plus tard, juste avant Noël 2008, un sondage réalisé par l’hebdomadaire Voetbal International a révélé que seulement 1% des joueurs du championnat néerlandais considéraient Cruyff comme leur consultant préféré. Puis son ennemi juré, Louis van Gaal, a remporté le titre néerlandais avec le modeste AZ Alkmaar. Plus discret par la suite, Cruyff gardera malgré tout un pied dans le football mondial jusqu’à son décès des suites d’un cancer du poumon, le 24 mars 2016. Incinéré à Barcelone, le monde entier lui a rendu hommage.

C’est en Espagne que son héritage est le mieux préservé. Avec un Barça qui garde encore cet esprit profondément cruyffien. Pep Guardiola, qui a été lancé par son mentor après ses années à la Masia, a eu un jour ces jolis mots : « Cruyff a peint une chapelle et les entraîneurs du Barça doivent simplement la rénover et l’améliorer. » Une paroisse qui compte des millions de fans sur tous les continents. Avec toujours une pensée pour ce Hollandais Volant qui révolutionna le football.

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