Comment le football a tué les joueurs anticonformistes…



Shackleton, Best, Bowles… Des joueurs marginaux et anticonformistes dont le talent était indissociable d’habitudes sociales pas vraiment recommandables. 4-4-2 vous raconte comment le football moderne a fait disparaitre cette caste à part.

En Angleterre, on les appelle les mavericks. Des footballeurs anticonformistes, indépendants et qui ont progressivement disparu d’un sport surmédiatisé, avec ses acteurs de plus en plus ennuyeux. Dans son ouvrage  »The Footballer Who Could Fly », Duncan Hamilton se penche sur l’histoire du beau jeu, de George Best à Lionel Messi. Mais ce qui nous intéresse plus particulièrement, ce sont certains passages où il raconte les souvenirs de son père avec Len Shackleton, légendaire attaquant de Newcastle et de Sunderland des années 40 et 50.

 »Shackleton était malicieux et possédait plus de contrastes que le peintre Matisse, écrit-il. Il ne vivait que pour l’excès. C’était un joueur délibérément idiosyncrasique, facilement irritable. Mais tellement ludique à regarder. On l’a surnommé le Prince Clown du football ! Un jour, on a demandé au sélectionneur de l’Angleterre pourquoi Shackleton n’était pas dans l’équipe. Il a répondu que le match avait lieu à Wembley, pas au London Palladium (salle de spectacle historique de la capitale anglaise). »

Tout ce que vous pourrez lire sur Shackleton diffuse le même sentiment. Celui d’un joueur qui aimait le jeu plus que tout, avec cette envie de divertir le public. Bien plus en tout cas que l’argent et la gloire. Cela lui a coûté cher. Il n’a porté le maillot national qu’à cinq reprises, Walter Winterbottom (le premier sélectionneur de l’Angleterre entre 1947 et 1963) le qualifiant de « marchand solitaire qui jouait comme il le voulait« . Mais ce sentiment d’identité semblait l’emporter sur les ambitions internationales de Shackleton. Sur tout le reste d’ailleurs. Un ensemble unique d’impératifs personnels. L’essence même d’un vrai anticonformiste. Un maverick si vous préférez…

George Best

A chaque décennie qui passe, l’image du joueur anticonformiste devient un peu plus sombre

Cette définition a évolué au fil des ans. Et à partir des années 60, on a élargi le périmètre pour désigner ces ovnis du football. La capacité de George Best à s’amuser avec le ballon et à rabaisser ses adversaires a ainsi provoqué des parallèles évidents avec un joueur comme Shackleton. Son style de jeu, cependant, semblait dicté par l’instinct et l’habitude plutôt qu’un désir absolu de divertir le public. Best était charismatique, évidemment, mais ne possédait pas cette touche de burlesque qui aurait suggéré que ses priorités étaient différentes de celles de ses contemporains.

C’est un problème confus, bien connu par les fans les plus documentés de George Best. Des fans romantiques, dont le cœur bat toujours plus fort pour les joueurs attachants. Ceux qui peuvent briller à un très haut niveau tout en exposant des failles et des vulnérabilités quotidiennes.

Rétrospectivement, la vie de Best hors des terrains a probablement été façonnée par une série de névroses invalidantes, contenues dans un corps jeune et masquées par un beau visage. Et surtout rapidement perçues comme un charme diabolique.

Cette vision des choses s’est poursuivie dans les années 70, où le terme maverick s’est appliqué à des joueurs dont le talent était indissociable d’une certaine marginalité et d’habitudes sociales pas vraiment recommandables. Stan Bowles, icône des Queens Park Rangers entre 1972 et 1979, en était alors l’exemple le plus évident. Mais à chaque décennie qui passe, l’image du joueur anticonformiste devient un peu plus sombre. Et si Shackleton représentait un idéal, avec son charme effronté et sa flamboyance, on a compris 25 ans plus tard que le football marginalisait quiconque ne se pliait pas à son sérieux absolu.

Avoir un maverick dans son équipe coûte cher, à une époque où personne n’est prêt à investir dessus

Les showman existaient encore dans les années 70. Mais déjà plus de la même façon. Les mavericks sont peu à peu devenus des héros rares, avec leur vision propre de l’existence.  »Vivre vite, mourir jeune » : une philosophie à l’effet envoûtant. Pourquoi ce changement de perception ? Pourquoi cette évolution et cette disparition progressive de cette caste de joueurs ? Le professionnalisme extrême est une explication évidente. Mais le rôle croissant des entraîneurs ne doit pas être négligé.

Dans la formidable biographie de Brian Clough (entraîneur référence de Derby County et de Nottingham Forrest dans les années 70 et 80), le journaliste Jonathan Wilson revient sur la fin du ‘laissez-faire’. Clough était certes un coach excentrique, avec des préparations de matchs à peine croyables si l’on se réfère aux standards actuels. Mais il ne montrait que peu de tolérance pour les joueurs qui ne se pliaient pas à ses instructions. Il a instauré des règles simples et rigides, dans lesquelles chaque joueur devait tenir un rôle spécifique. Le sommet de sa carrière, la double victoire de Nottingham Forest en Coupe d’Europe, a ainsi été atteint grâce à la rigueur défensive.

Si l’on suppose que cette vision du jeu et cette rigidité tactique sont devenues des standards croissants dans le football, comment s’étonner que la tolérance pour l’exubérance se soit raréfiée ? Avoir un maverick dans son équipe coûte cher, à une époque où personne n’est prêt à investir dessus. Près de 30 ans plus tard, le football est même en train de voir une espèce de joueurs disparaître. Certains réussissent encore à atteindre une sorte d’immortalité, par leur loyauté ou leur rôle dans des moments particulièrement importants de l’histoire d’un club. Mais rien à voir avec les héros d’un passé pas si lointain.

Franchir le pas entre aspirant et professionnel chevronné semble dépendre de cette conformité technique

Zlatan Ibrahimovic, par exemple, est souvent décrit comme un anti-héros moderne, sans raison apparente si ce n’est ses capacités avec le ballon et sa faculté à parler de lui. On l’écoute, on le regarde. Mais on ne se souviendra de lui que pour ses talents sur un terrain. Il serait cependant malhonnête de prétendre que le football n’a pas changé au-delà de toute reconnaissance et qu’une professionnalisation extrême n’a pas eu lieu dans toutes les autres industries publiques, où de grandes sommes d’argent sont en jeu.

Dans le cas particulier du football cependant, les attaques contre les joueurs anticonformistes – qui ne sont pas entièrement absorbés par les limites normales de la compétition – semblent provenir de toutes les directions. Du coach, qui veut que les choses soient faites d’une manière particulière ; de l’argent des sponsors, qui attendent un style de vie conforme à leur image ; et même du public, qui achète ses billets en prévision de points et de victoires plutôt que de la chance de contempler un esprit corinthien.

Les joueurs actuels sont encouragés à rester dans ces limites étroites dès leur plus jeune âge. Franchir le pas entre aspirant et professionnel chevronné semble dépendre de cette conformité technique. L’originalité engendre la suspicion et représente une voie rapide vers le rejet. Il serait naïf de présumer que de telles pressions ne s’exercent pas non plus sur les personnalités de chacun. Le jeune joueur est encouragé à se méfier : des médias, du public et des pièges d’un monde rythmé par les réseaux sociaux.

« Shackleton était un non-conformiste assumé, se plaisant autant à lui-même qu’à ceux qui l’ont regardé« , a écrit Hamilton. Si un joueur comme lui existait aujourd’hui, il enflammerait encore les foules. A condition bien sûr de pouvoir fouler les pelouses…