Arsène Wenger le Japonais



Avant de devenir le légendaire entraîneur d’Arsenal et de poser sa patte sur la Premier League, Arsène Wenger a fait un passage de dix-huit mois en J.League. Pas suffisant pour laisser un vrai héritage. Mais assez pour conquérir les cœurs japonais. 

C’est un point commun entre les fans d’Arsenal et ceux de Nagoya Grampus. En l’espace de dix-huit mois, le club anglais et son homologue japonais ont vu débarquer Arsène Wenger sur leur banc de touche. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cela n’a pas suscité l’enthousiasme des supporters. L’entraîneur français, qui a pris la succession de Bruce Rioch dans le nord de Londres à la fin de l’été 96, a également remplacé un technicien anglais quand il a posé ses valises au Japon en janvier 1995.

Gordon Milne, ancien joueur de Liverpool dans les années 60, avait dirigé avec succès le club turc de Besiktas (trois titres de champion de Turquie en 1990, 1991 et 1992). Mais il n’a pas connu la même réussite lors de sa seule année à Nagoya. Quand la saison 94 s’est achevée, l’équipe végétait ainsi en bas de classement d’une division coupée en deux sections. C’était déjà le cas à l’issue de la première saison de J.League en 1993, si bien que les attentes n’étaient pas grandes à l’aube du nouvel exercice.

Pas étonnant dans ce contexte que l’identité du nouvel entraîneur ne suscitait guère d’intérêt. « Personne n’a fait confiance à Wenger au début, avoue même le défenseur Tetsuo Nakanishi. Ils ont tous dit que c’était juste un autre étranger qui débarquait. » Bien entendu, ils avaient tort. Car si le passage de Wenger au Japon a été finalement assez court, il fut une indéniable réussite. A tel point que le jour de ses adieux aux fans du Mizuho Athletic Stadium, en septembre 1996, les larmes ont coulé à flot.

Trop court pour écrire une histoire, trop important pour n’être qu’un chapitre

« Il n’est pas resté assez longtemps pour laisser un héritage, raconte Shintaro Kano (Kyodo News) à 4-4-2. Mais la brièveté de son séjour au Japon n’a fait qu’exacerber le fantasme de ce qu’il aurait pu construire s’il avait été là plus longtemps. On peut parler en quelque sorte du teaser d’un film à succès. » Wenger avait été limogé par Monaco six mois avant son arrivée au Japon. La faute à un mauvais début de saison avec une équipe qu’il avait menée au titre de champion de France en 1988. Quelques mois avant de quitter la Principauté, il avait pourtant atteint les demi-finales de la Ligue des Champions, éliminés par le futur vainqueur milanais.

Le natif de Strasbourg était prêt pour un nouveau défi et Nagoya, dont les investissements importants sur Gary Lineker et Dragan Stojkovic n’avaient pas donné les résultats escomptés, était aussi en quête de quelque chose de nouveau. Fondé en 1939 sous le nom de Toyota Motor SC, le club appartenait au constructeur automobile et il était devenu professionnel en même temps que le lancement de la J.League en 1993. C’est en écoutant une conférence de presse de Wenger l’année suivante que les dirigeants japonais ont eu l’idée de recruter le technicien français.

Gary Lineker sous les couleurs du Nagoya Grampus Eight

Impressionnés par l’ancien coach de Nancy, ils ont entamé les négociations et invité Wenger, qui découvre alors une ville industrielle située sur la côte Pacifique en fin de saison 1994. Gary Lineker y achève tranquillement sa carrière. En décembre, Wenger accepte, lui, de donner une nouvelle direction à la sienne en prenant les commandes de l’équipe. En débarquant en janvier 1995, Wenger a surtout découvert un championnat qui n’avait que deux ans d’existence. En termes de popularité, la J.League était encore au sommet d’une vague qui allait durer quelques années. De grandes stars comme Zico, Dunga et Toto Schillaci participaient à ce succès, en attirant les foules et les caméras de télévision.

« Il y avait un mur entre les joueurs et moi » Wenger

Malgré son nouvel homme fort sur le banc, Nagoya a débuté sa troisième saison professionnelle sur les mêmes bases que les deux précédentes. Les trois premiers matchs de championnat se sont soldés par une défaite et l’équipe de Wenger n’a pris que trois points lors des huit premières journées. Il a fallu du temps au coach français pour faire passer son message. Un peu à l’image de ces patrons occidentaux qui font souvent face à des silences confus quand ils demandent à leurs collaborateurs japonais la manière de les aider à travailler plus efficacement. Cela a sans doute évolué en ces temps de mondialisation mais au milieu des années 90, les joueurs nés au Japon ne faisaient rien sans une consigne de leur entraîneur. Ce qui finalement convenait plutôt bien à Wenger.

« Il y avait un mur entre nous, se souvient le coach français quand il repense à cette période. Le savoir-faire que j’avais développé en Europe ne servait à rien. Les joueurs voulaient des instructions précises de ma part. Mais dans le football, le joueur qui a le ballon doit prendre ses responsabilités. J’ai dû leur apprendre à penser par eux-mêmes. » Ces problèmes récurrents de communication n’étaient pourtant pas toujours négatifs. « Je ne comprenais pas ce que les gens me disaient ou ce qu’ils écrivaient dans les journaux donc je n’ai pas eu à m’inquiéter de cela, explique le Français. Je me suis rendu compte pendant cette période que j’aimais vraiment le football. Le reste, l’opinion des gens, cela n’avait pas d’importance.

« Le style de Wenger correspondait bien à la mentalité des Japonais » Shintaro kano

Autre point positif de ces premiers mois au Japon : l’absence de relégation dans la J.League. Un souci de moins pour Wenger, qui avait besoin de temps et de répit pour prendre ses marques. « Il a apporté un style de management moderne à Nagoya, estime le journaliste Shintaro Kano. Il a surtout bénéficié de la même autonomie qu’il a connue à Arsenal pendant plus de deux décennies, contrôlant méticuleusement le club à différents niveaux. Le style de Wenger correspondait bien à la mentalité des Japonais, qui sont habitués à être micro-gérés et disciplinés.« 

Dans un Japon où il est particulièrement facile pour les étrangers de se couper des interférences extérieures et de se concentrer entièrement sur le travail, la détermination de Wenger et son dur labeur ont commencé à produire leurs effets. Et surtout l’admiration de ses joueurs, surpris par le boulot en amont de leur entraîneur et ses heures passées à disséquer des matchs à la télévision. Steve Perryman, ancien joueur de Tottenham (655 matchs entre 1969 et 1986), est lui arrivé au Japon en 1999. Sa première expérience à l’étranger pour prendre la direction de l’équipe de Shimizu S-Pulse puis de Kashiwa Reysol.

« J’ai appris de Wenger ce qu’était le football moderne » Stojkovic

Après deux années en J.League, il a expliqué pourquoi cet environnement avait été parfait pour un homme comme Wenger, tellement déçu par le scandale des matchs truqués de Marseille quelques années auparavant. « J’ai lu quelque part que Wenger avait déclaré que le Japon lui avait redonné la foi dans le football et je sais ce qu’il a voulu dire par là. » Le Japon est un pays conservateur à bien des égards. Mais ce n’était pas le cas lors des débuts de la J.League – une compétition qui cherchait à rattraper son retard – et de la candidature pour la Coupe du Monde 2002. Le football avait ce désir de progrès et d’apprentissage qu’on ne retrouve pas forcément dans des pays comme la France et l’Angleterre.

« Ils vous donnent leurs yeux et leurs oreilles, confirme Perryman. Je ne pense pas que les joueurs anglais soient très demandeurs de séances supplémentaires. Il était plus facile d’apporter quelque chose au Japon parce que le professionnalisme était encore jeune. En Angleterre, le football a plus de cent ans. Si vous voulez changer quelque chose, il faut affronter l’histoire ! » Mais même dans une compétition aussi jeune que la J.League, un entraîneur est tôt ou tard rattrapé par l’obligation de résultats. « Wenger a pris le contrôle d’une équipe en difficulté et il a tout remis à plat, rappelle Perryman. Dragan Stojkovic était par exemple sous-performant et il l’a fait jouer à nouveau. Pour le plus grand plaisir de tous.« 

Arsène Wenger vainqueur de la Coupe de l’Empereur en 1996

Arrivé pendant la saison précédente, le milieu de terrain yougoslave, passé notamment par Marseille, avait récolté plus de cartons jaunes que de récompenses d’homme du match. Mais il a parfaitement répondu aux attentes de son nouvel entraîneur. « Arsène Wenger a tout changé au club et il a montré aux joueurs qu’ils pouvaient aimer jouer au football et apprécier l’entraînement, a déclaré celui qui est devenu par la suite entraîneur de Nagoya. Le foot n’était pas seulement un travail et ils pouvaient s’exprimer librement. Cela a pris du temps mais les joueurs ont commencé à adhérer.« 

Malgré son départ raté, Nagoya a su rectifier le tir pour prendre la quatrième place (sur 14) de la première phase du championnat. L’équipe de Wenger a ensuite terminé la seconde phase à la deuxième place, ratant de peu la finale du championnat. Ce qui n’a pas empêché le coach français de recevoir le prix d’entraîneur de l’année 1995. Mais il a fait encore mieux l’année suivante en remportant la Coupe de l’Empereur. « C’était vraiment un moment agréable d’avoir Wenger en tant que coach, avoue Stokjovic. En 1995, j’avais été élu meilleur joueur du championnat et lui était le meilleur entraîneur. Nous avons très bien travaillé ensemble. Et j’ai surtout appris de lui ce qu’était le football moderne.« 

Compte tenu de sa réputation en Europe, le séjour du Français au Japon a toujours été destiné à être bref. À l’automne 1996, il a ainsi dit au revoir à Nagoya et s’est dirigé vers l’Angleterre. Mais ce n’était plus le même Arsène Wenger. L’homme qui allait poser sa patte sur le football anglais avait été changé par son expérience au Japon. « J’ai appris à lâcher prise là-bas, a avoué Wenger. C’était bénéfique à tous les niveaux. Quand je suis revenu, j’étais beaucoup plus lucide, plus détaché, plus serein. » Bref, plus Wenger que jamais !